Espace d’échanges du site IDRES sur la systémique

Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Seuil 2005

jeudi 16 mai 2019 par Alcouce Correia Claudia , brouart caroline , Heinen Elfriede

« Toute ma vie, je n’ai jamais pu me résigner au savoir parcellarisé, je n’ai jamais pu isoler un objet d’étude de son contexte, de ses antécédents, de son devenir. J’ai toujours aspiré à une pensée multidimensionnelle. Je n’ai jamais pu éliminer la contradiction intérieure. J’ai toujours senti que des vérités profondes, antagonistes les unes aux autres, étaient pour moi complémentaires, sans cesser d’être antagonistes. Je n’ai jamais voulu réduire de force l’incertitude et l’ambiguïté » p.12

 Pour situer Edgar Morin

Edgar Morin, de son vrai nom Edgar Nahoum, est né de l’union entre un père d’origine grecque (Thessalonique), et une mère d’origine italienne, le 8 juillet 1921 à Paris. Engagé en 1942, il fera partie de la Résistance ; période durant laquelle il utilisera le pseudonyme “Morin” et s’engagera au Parti Communiste Français jusqu’en 1951.

Durant la guerre, il obtient une licence en histoire-géographie et une licence en droit. Entre 1977 et 2004, il publie en six tomes son oeuvre principale, La Méthode. Morin devient un sociologue et un philosophe français, qui a abordé et développé le concept de la complexité, souvent synonyme du mot problème. Le sociologue utilise cette notion pour amener une nouvelle méthode d’étude qui permet de prendre en compte les différentes connaissances et sciences en un tout. Il considère qu’il faut unir simplicité et complexité et non les dissocier ou les isoler l’une de l’autre. C’est une vraie gymnastique intellectuelle pour l’esprit car c’est très différent de la façon dont nous avons l’habitude de procéder, qui correspond davantage à la pensée simplifiante. Edgar Morin définit la pensée complexe comme un défi à la connaissance.

 Complexité

Quand Morin parle de complexité, il se réfère au sens latin élémentaire du mot « complexus », « ce qui est tissé ensemble ». Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Il considère que nous avons trop bien appris à séparer et que notre aptitude à relier est sous-développée. Connaître étant à la fois séparer et relier, nous devons faire un effort pour lier, relier, conjuguer ; ceci est nécessaire dans tous les domaines. Pour penser la complexité, il faut une pensée complexe. Une telle pensée relie, elle ne découpe pas les études en champs de connaissances centrés sur un objet. Elle restitue le contexte et les interactions et en particulier les rétroactions.

 La théorie des systèmes

Selon Edgar Morin, la théorie des systèmes et la cybernétique sont liées. Comme exemples de systèmes, Morin cite la molécule, la cellule et la société. Selon l’auteur, la notion de système correspond à un ensemble d’éléments ou composants, de nature différents, qui sont organisés en un tout.
Morin fait un parallèle entre le systémisme et la cybernétique. La cybernétique, selon le dictionnaire Larousse, est la “science de l’action orientée vers un but, fondée sur l’étude des processus de commande et de communication chez les êtres vivants, dans les machines et les systèmes sociologiques et économiques”.
Le système ouvert est inclus dans la théorie des systèmes et Morin l’explique par des interactions avec l’extérieur.
Parallèlement, le système clos, fermé, n’a pas d’interactions ou d’échanges avec l’extérieur.

Selon Morin, le système “doit se fermer au monde extérieur afin de maintenir ses structures et son milieu intérieur qui, sinon, se désintégreraient”. Néanmoins, l’auteur complexifie la chose, en ajoutant que c’est justement l’ouverture d’un système qui permet une fermeture. Cela peut s’expliquer par le fait qu’un système doit s’ouvrir à l’extérieur pour pouvoir se refermer.

Toujours concernant le système ouvert, Morin explique que le système doit être lié et, parallèlement, distinct de son environnement. En outre, le système doit inclure en soi l’environnement afin d’être compris, en tenant en compte qu’il “fait partie de lui-même tout en lui étant extérieur”.
En conclusion, si l’on conçoit un système comme étant clos, nous sommes réductionnistes.

 L’autonomie

Morin a introduit le concept d’autonomie, qui nous a paru un concept intéressant. Il le décrit comme dépendant de conditions sociales et culturelles.
L’apprentissage d’un langage, d’une culture et d’un savoir est nécessaire pour pouvoir être nous-mêmes. Morin ajoute que la culture doit être “assez variée pour que nous puissions faire le choix dans le stock des idées existantes et réfléchir de façon autonome”.
En outre, nous dépendons d’un langage, d’une culture, d’une éducation, d’une société, d’un cerveau et de nos gènes. “Nous sommes capables, grâce à ces gènes, d’avoir un cerveau, un esprit, de pouvoir dans une culture prendre les éléments qui nous intéressent et développer nos propres idées”.
En développant cette idée, Morin fait un parallèle entre l’autonomie et notre capacité de liberté. C’est-à-dire que “nous sommes capables de faire des choix, de prendre des décisions”. L’humain est “un mélange d’autonomie, de liberté”.

 La théorie de l’information et la théorie de la communication

La théorie de l’information permet selon Edgar Morin « d’entrer dans un univers où il y a à la fois de l’ordre (la redondance) et du désordre (le bruit) - et d’en extraire du nouveau. » C’est ainsi l’information elle-même, qui devient alors organisatrice (programmatrice) d’une machine cybernétique.
Telle que la surface d’un immense Iceberg, l’information émerge en deux aspects (avec Hartley, Shannon et Weaver) :
L’aspect communicationnel qui représente la transmission de messages et qui se trouve dans la Théorie de la communication, mais qui ne rend pas compte du caractère polyscopique de l’information et qui se présente de plusieurs manières : par la mémoire, par le savoir, pas le message, par le programme ou comme matrice organisationnelle.
L’aspect statistique qui ressort sur les probabilités d’apparition de telle ou telle unité élémentaire porteuse d’information, ignorant le sens de l’information ou la structure d’un message et bien entendu tout l’aspect organisationnel (ex. l’ADN).

L’information est alors un concept problématique indispensable et non un concept solution élucidé et élucidant.
La théorie Shannonienne a ainsi émergé afin de permettre de retarder l’effet fatal du bruit, la dégradation de l’information. La théorie de Shannon ne permet cependant pas de comprendre ni la naissance ni la croissance de l’information. Ce concept est donc un concept « point de départ ».

 L’auto-organisation

C’est une tendance, tant au niveau des processus physiques ou des organismes vivants, que des systèmes sociaux, à s’organiser d’eux-mêmes. Ainsi, les dynamiques d’un système peuvent, à elles seules, assurer l’accroissement de l’ordre interne du système. L’auto-organisation est un phénomène de mise en ordre croissant, et à l’inverse, d’augmentation de l’entropie (dissipation d’énergie) qui servira à maintenir cette structure. Morin parle aussi, simplement (et poétiquement) de « désordre organisateur ».

Morin nomme « auto-éco-organisation » le fait que l’auto-organisation dépende de son environnement, car elle y puise de l’énergie et de l’information. En effet, comme elle constitue une organisation qui travaille à s’auto-entretenir, elle dégrade de l’énergie par son travail, donc doit puiser de l’énergie dans son environnement.
« Ce que j’appelle l’éco-organisation, c’est que tout être vivant, et notamment humain, possède à l’intérieur de lui-même l’organisation de son milieu ».

 Raison – Rationalité - Rationalisation

La Raison - outil du savant et du philosophe - correspond à la volonté d’avoir une vision cohérente des phénomènes, des choses et de l’univers. Elle comporte un aspect logique.

Morin dira que la rationalité est dialogue (donc ouverture) pendant que la rationalisation (terme péjoratif pour lui) est enfermement. La rationalisation veut selon lui enfermer la réalité dans un système totalement cohérent où le hasard, le « bruit », l’indécidable n’ont pas de place. En ce sens, elle est ennemie de la pensée complexe.

Seulement, le risque est qu’entre la rationalité et la rationalisation nous n’avons pas de frontière. Ceci parce que nous allons tous minimiser ou rejeter les arguments contraires ayant une attention sélective sur ce qui favorise notre idée. Raison pour laquelle la raison nécessite d’être autocritique, ce qui est véritablement le seul instrument fiable de la connaissance.

De même, il est nécessaire d’ajouter que pour éviter de tomber sur le délire de la cohérence absolue, nous avons besoin d’une rationalité autocritique et de recourir à l’expérience.

L’homme a besoin d’un dialogue permanent avec la découverte.
« La vertu de la science qui l’empêche de sombrer dans le délire, c’est que sans arrêt des données nouvelles arrivent et l’emmènent à modifier ses visions de ses idées. »

 Le paradigme de complexité

Pour nous y aider Edgar Morin met trois principes en avant pour aider à penser la complexité.

 Le principe dialogique (relier sans réduire)

Le principe dialogique consiste à réfléchir avec une double logique et donc de penser en même temps aux contradictions ainsi qu’aux complémentarités.
Ce principe est basé sur deux notions qui doivent rester indissociables selon Edgar Morin, il parlera de la complémentarité et l’antagonisme. Réfléchir sur un objet ou une situation en gardant ces deux notions en tête nous oblige à distinguer sans dissocier ou réduire les choses.
« Le principe dialogique nous permet de maintenir la dualité au sein de l’unité. Il associe deux termes à la fois complémentaires et antagonistes » p.99
Exemple « L’ordre et le désordre sont deux termes ennemis : l’un supprime l’autre, mais en même temps, dans certains cas, ils collaborent et produisent de l’organisation et de la complexité »

 Le principe de récursivité (boucle auto génératrice)

Ce principe se comprend en prenant toujours en compte les deux phénomènes : les causes et conséquences/résultats. Les causes vont produire des conséquences/résultats et ceux-ci pourront avoir un impact sur les causes qui s’adapteront/changeront en fonction du message retour qu’ils reçoivent, ceci de manière infinie.
Ce principe consiste à considérer chaque élément comme un producteur.
« Nous sommes à la fois produits et producteurs. L’idée récursive est donc une idée en rupture avec l’idée linéaire de cause/effet, de produit/producteur, de structure/superstructure, puisque tout ce qui est produit revient sur ce qui le produit dans un cycle lui-même auto constructif, auto-organisateur et auto-producteur. » p.100
Exemple « La société est produite par les interactions entre les individus, mais la société, une fois produite, rétroagit sur les individus et les produits. »

 Le principe hologrammatique

La partie est dans le tout et le tout est dans la partie.
La spécificité d’un hologramme est que la quasi totalité de l’information d’une image se trouve dans chaque point de l’hologramme. Chaque point (la partie) ne peut être considéré indépendamment de l’image générale (du tout).
« On peut enrichir la connaissance des parties par le tout et du tout par les parties, dans un même mouvement producteur de connaissances. » p.101
Exemple « Notre ADN, notre “marque” est le tout, il se trouve dans n’importe quelles cellules (parties) nous appartenant. Et toutes ces parties sont dans le tout, qui nous constitue en tant que être humain »

 Conclusion

La conséquence épistémologique de la complexité est que les sciences doivent devenir pluridisciplinaires, voire transdisciplinaires .
« Tôt ou tard, cela arrivera en biologie, à partir du moment où s’y implantera l’idée d’auto-organisation ; cela devrait arriver dans les Sciences humaines, bien qu’elles soient extrêmement résistantes », dit Edgar Morin.
Morin parle de la « migration des concepts » et considère que « la circulation clandestine des concepts a quand même permis aux disciplines de se désasphyxier, de se désembouteiller » p.154

Par le biais de l’ouvrage « Introduction à la complexité », Morin œuvre à ce qu’il considère être des traits essentiels d’une mission enseignante et scientifique, à savoir « fournir une culture qui permette de distinguer, globaliser, contextualiser et aborder les problèmes fondamentaux » et à « préparer les esprits, d’une part, à répondre aux défis que pose, à la connaissance humaine, la complexité croissante des problèmes, d’autre part, à affronter les incertitudes ».


enregistrer pdf
Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 270 / 1158280

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site SAVOIRS THÉORIQUES  Suivre la vie du site Échanges à partir de livres et des notes de lecture  Suivre la vie du site Échanges à partir de livres   ?

Site réalisé avec SPIP 3.2.1 + AHUNTSIC

Creative Commons License