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Quand le savoir entrave la pensée…Quand le savoir empêche la rencontre…

jeudi 2 avril 2020 par Labaki Camille

Quand le savoir entrave la pensée… Quand le savoir empêche la rencontre…

Camille Labaki  [1]

« Nous entrons dans un nouveau monde qui, pour une bonne part, n’a pas encore été pensé. Donc, nous faisons l’expérience de l’a-pensée. »
L’a-pensée.

Jean-Claude Guillebaud, romancier et journaliste, nous donne là un néologisme qui incite… à penser ! [2]

Quant au savoir, pour le Petit Robert, c’est « un ensemble de connaissances plus ou moins systématisées », son contraire étant « l’ignorance ».

En guise de préliminaire, j’évoquerai d’abord le devoir d’ignorance dans la clinique avec les couples. Ignorance que je prêche souvent et avec insistance. Savoir ce qu’est un couple empêche, en effet, à mon sens, de rencontrer le couple particulier que l’on reçoit.

Ce devoir d’ignorance me semble être le socle de toute thérapie de couples. Avec « s ».
Et puis l’on cherche…
On cherche, avec les partenaires, leurs définitions du couple dans un espace vierge de la nôtre.

L’utilisation du blason et des métaphores relationnelles -langages métaphoriques - [3]permettent alors, dans le système thérapeutique, d’aborder les similitudes et les différences, les complémentarités et les incompatibilités dans les définitions de ce qu’est un couple pour chacun d’entre eux..

Mais nous sommes hélas !, nous les psychothérapeutes, investis d’un « censé savoir ». Censé savoir justement, par exemple, ce qu’est un couple. Censé savoir un tas de choses sur toutes ces choses qui font une vie.

Ce savoir-là fait partie de quelques-uns de ceux que j’évoquerai : le savoir scientifique ou théorique, le savoir échangé entre professionnels sur nos patients, le savoir « prêt à penser », les fast thinking de Bourdieu, fast food de l’a-pensée…

Au sujet du savoir, un chanteur me disait : « on n’apprend pas dans un livre à chanter ».

En effet.

A propos des œuvres musicales, Alessandro Baricco écrit « L’original n’existe pas » [4] Il me semble que dans notre travail non plus. On n’y trouve, en effet, que d’approximatives partitions. Et des interprètes.

Qu’il s’agisse d’une mélodie de Gounod ou d’un air de Puccini, un bon interprète est celui qui fait d’une partition un instant magique. Pour cela, de longues années d’étude du solfège et d’histoire de la musique sont nécessaires. Qui ne font pas un chanteur. Car il faut s’exercer à chanter. De longues années de technique du chant et de positionnement de la voix alors se passent. Qui ne font pas un bon chanteur… [5]

Même s’il y a, bien sûr, des gestes techniques qu’un chanteur doit maîtriser.
Même s’il faut, bien sûr, qu’il ait un « instrument ».
Mais, ce chanteur avait raison, ce n’est pas dans des livres que l’on apprend à chanter.

Même s’il y a, bien sûr, des notions essentielles qu’un psychothérapeute doit maîtriser, que les « anciens » nous ont transmises : je pense au fait qu’un observateur -un observateur neutre, un observateur déconnecté de sa subjectivité- cela n’existe pas, je pense au système thérapeutique, je pense aux compétences des familles, à la pragmatique de la communication, aux missions et aux loyautés, aux frontières… à toutes ces choses indispensables pour tenter d’aborder, en tant que systémicien, la souffrance.

Même s’il faut, bien sûr, avoir lu et relu tous ces auteurs. Même si certains de mes livres tombent en miettes tant leurs pages ont été tournées et retournées.
Ce n’est pas dans des livres que l’on apprend à être psychothérapeute. Car il ne s’agit pas d’un savoir dans ce métier. Mais d’un savoir-faire, d’un savoir-être.

Non seulement cela.

Parmi ces livres « scientifiques », il en est un que nous connaissons tous : le DSM. 
Cette sorte de bible des psychiatres américains est remise à jour régulièrement. Dans le DSM-5, paru en mai 2013, on apprend, en réalité, bien plus de choses sur la société dans laquelle nous vivons que sur les maladies mentales.

Nous pouvons y faire la constatation bien alarmante du fait que le nombre des troubles mentaux identifiés soit passé de 106 à 297 au fil des années, de 1952 (date de sa création) à aujourd’hui. Ceci au grand bonheur, bien sûr, des laboratoires pharmaceutiques.

De plus en plus d’individus sont désormais porteurs d’un diagnostic psychiatrique.
Concernant le deuil, par exemple, il s’agit d’un trouble dépressif majeur si la tristesse et ses « symptômes » persistent au-delà de deux mois.
Il s’agit donc bien là d’une pathologisation du deuil !
La normalité, serait-ce d’enterrer nos morts et de les pleurer six à huit semaines ? Sous peine de pathologisation au-delà de ces deux mois réglementaires ?

Un joli titre du Monde, lors de la parution du DSM5, était : « DSM-V, le manuel qui rend fou. »

Notre tâche est donc bien de dé-diagnostiquer ce qui ne doit pas l’être et l’est abusivement aujourd’hui.
Dédiagnostiquer tous ces enfants hyperactifs et tous ces adolescents et ces adultes bipolaires que nous rencontrons. Mais les rencontrons-nous ? Le mot est-il juste ?
Dire que nous les « croisons » serait plus adéquat, en l’état.

On use et abuse impunément aujourd’hui de l’étiquette « bipolaire » [6]

Un patient, lors de notre première rencontre, s’installe et me dit d’emblée : « Madame, je suis bipolaire ». Je lui demande alors : « Pouvez-vous me dire ce que cela signifie ? » Stupéfait, Monsieur s’enquiert, prêt à s’en aller : « Mais… vous n’êtes pas psychologue ?!?! »
Cette courte anecdote est, en quelque sorte, une contre-histoire.

En voici une autre, plus longue… longue comme ce dont il s’agit, comme une vie à l’asile : c’est l’histoire de Noor et de ses folles compagnes d’infortune [7]

C’était à l’asile, au Liban, il y a longtemps. Je pourrais dire, hélas, que c’était hier. En Belgique aujourd’hui, est-ce pareil ? Il me semble essentiel de se poser et de poser la question. Ce qu’assurément nous constatons, néanmoins, c’est la volonté qu’ont bien des intervenants de changer de regard -et, par conséquent, d’approche. Ce qu’assurément nous constatons, c’est leur exigence de plus de bienveillance, de plus d’humanité.

Le petit Robert : « Asile : n.m. lieu inviolable où se réfugie une personne poursuivie. Courant : lieu où l’on se met à l’abri, en sûreté contre un danger. Littéraire : lieu où l’on trouve la paix, le calme, la sérénité ».

J’ai rencontré Noor et Aïcha au Liban. C’était l’été.
Noor, Aïcha et les autres folles.
Milia dont pendant deux mois je me demanderai ce qu’elle fait là. Milia qui dira : « il y a de quoi devenir fou ici » puis ajoutera, avec son magnifique sourire, « on est d’ailleurs toutes plus ou moins folles ». Oui. Sans doute.

Et plus tard dans nos rencontres, je me dirais que je suis peut-être un peu moins folle qu’elle. Et qu’elle l’est sans doute, un peu moins que Noor. Qui l’est probablement un peu moins qu’Animane. Et Jeannette l’était, je crois, un peu moins que moi.

Car j’ai eu le temps de les connaître un peu. Et nous nous sommes beaucoup parlé. Elles ont bien voulu que l’on partage graines de sésame et fruits du Nord, points de tricot et cigarettes.
Aïcha a bien voulu ouvrir les yeux afin qu’on puisse se regarder quand devant les autres elle les gardait fermés.
Noor a bien voulu me parler une langue que je comprenais et parfois même répéter et parfois même me traduire en français ce qu’une autre disait, et parfois même m’épeler un mot qui restait seul inaudible jusqu’à ce que l’on soit sûres toutes les deux que j’avais bien compris, Noor dont les psychiatres m’avaient dit qu’elle n’émettait que des murmures incompréhensibles.
Siham a bien voulu m’aider à traduire un texte de l’arabe au français, un texte extrêmement douloureux écrit par l’une d’entre elles ; et Siham fut prise de l’un de ses fous (!) rires, me disant : « dis donc, elle, elle est vraiment complètement folle ».

Une illustration : salle du premier entretien, premier pour Aïcha dont c’est l’entrée. Une dizaine de psychiatres, les maîtres et les assistants. Aïcha est là, les yeux fermés, très brune, très belle, très calme, très silencieuse. Ils la harcèlent de questions « est-ce que tu sais où tu es ? » « est-ce que tu sais quel jour nous sommes, » « est-ce que tu sais pourquoi tu es là ? ». Aïcha ne répond pas, elle garde les yeux fermés, et parfois elle pleure la tête dans les mains. Ils disent « on te pose encore une question et si tu réponds on s’en va c’est promis quel âge as-tu ? » Elle répond immédiatement « 23 ans ». Alors ils recommencent « Qu’est-ce que tu as fait ? Le sais-tu ? Qui t’a amené ici ? » Aïcha, à nouveau, se tait.
Moi aussi, je les avais crus.

Aïcha, Noor, Milia, Marie, Jeannette et Animane m’ont plus appris que tous les livres lus.

Elles m’ont appris la bienveillance, la solidarité, l’humanité.

Elles m’ont appris la fragilité et les ressources qui sont là, en chacun.

Elles m’ont appris le pouvoir des mots, la force d’un regard, la puissance d’un sourire.

Voici ce que Jean Oury (mort en mai 2014), fondateur en 1953 de la Borde, établissement psychiatrique qui a fortement contribué à penser la psychothérapie institutionnelle dit dans le bonus du superbe film « La moindre des choses » [8].
Ce qu’il dit concernant une autre façon d’être, une autre façon de savoir-être, de savoir-faire. Un autre regard, tout simplement. Malgré ou contre le savoir. Juste contre l’a-pensée.

Oury dit : « Le pontonnier -celui qui établit des passerelles- il travaille même avec les types les plus isolés, soit par une parole, soit par un geste, soit par la moindre des choses. La moindre des choses, c’est de faire (…) des passerelles des fois. Il suffit de très peu de choses et c’est là qu’apparaît quelque chose de l’ordre de l’avec (…). Avec les autres. Est-ce qu’il y a de l’avec ? »

L’avec. Un mot à retenir. Mot qui ne dit rien d’autre ni rien de plus que l’humanité.

Quant à l’échange de « savoir sur » entre professionnels, ces échanges que l’on s’écrit en quelques mots sur un calepin destiné aux collègues ou sur quatre pages d’un rapport « au sujet de »… il y aurait tant et tant à en dire. Car il y a tant et tant à taire et se taire.

En arabe, « écrit » se dit « Maktoub » [9] . Qui signifie à la fois « écrit » et « décrété par le destin ». Au mot « destin », le Petit Robert donne, comme première définition, « puissance qui, selon certaines croyances, fixerait de façon irrévocable le cours des événements » et, plus loin, en citation : « on n’échappe pas à son destin. cf. c’était écrit, c’était fatal ». Et à « écrit », je lis « fixé et arrêté d’avance ». Cela dit tout.
Quant au Mounged classique arabe-français, l’unique exemple donné, après la traduction du mot « maktoub » est « prédestiné au malheur ».

Dans quel but ? Pour quoi, ces échanges ?

Celui de nous « reconnaître » ? Celui d’une sorte « d’entre nous » ?
Dire « Mr X est bipolaire » fait-il de nous un membre d’une sorte de « secte » ou de groupe identifiable ? Cela marque-t-il une sorte d’appartenance, d’identité ?

Or, il s’agit, dans nos systèmes thérapeutiques, de rencontrer l’autre, le rencontrer vraiment.

« Rencontre ».

1) circonstance fortuite par laquelle on se trouve dans telle ou telle situation,

2) le fait, pour deux personnes, de se trouver en contact, d’abord par hasard, puis, par ext., d’une manière concertée ou prévue".

Cela, c’est les premières définitions qu’en donne le Petit Robert. En effet.

D’abord, le hasard. Et puis, le cadre. Ce fameux cadre qui seul permet, à l’intérieur de sa rigidité, la créativité.

Dans ce travail sur la souffrance qui est le nôtre, il s’agit, comme l’écrit Carmen Vieytes « d’accepter d’être dérouté, troublé, touché, pour créer, sur cette base, une alliance humaine fondamentale, et, dans ce contexte, thérapeutique. » [10]

C’est donc bien d’amour et d’émotion qu’il s’agit. Les grands mots sont lâchés. Avec leur petit côté pas très sérieux, si mal cotés. Je sais qu’il y en a, dans nos métiers qui naviguent entre DSM et « transparents », tableaux à colonnes, échelles et chiffres où il ne s’agit que de l’autre observé, chosifié, classifié... de l’autre tout autre. Quant à moi, avec des mêmes ou des si semblables, c’est bien les méandres de notre commune humanité que je me plais à explorer. Et la rigueur, pour moi, relève plus de l’éthique que de la scientificité [11]

Et c’est d’abord d’émotion qu’il s’agit. Cette émotion qui, au début de mes études, était « mon problème », ma marque d’Orient. Un petit bout du Liban gravé en moi et qui ne faisait pas partie de ce qui était exigé pour devenir psychothérapeute. Et puis, petit à petit, au fil des rencontres, j’ai appris, comme l’écrit Mony Elkaïm, que « le premier outil du thérapeute, c’est lui-même » et qu’« une voie qui nous permettra de comprendre la nature et la qualité du lien thérapeutique est celle de nos sentiments. » [12]

Et comment rencontrer qui que ce soit s’il est précédé d’une étiquette ? Une étiquette, pas une note Post-it !

Que peuvent bien faire, en effet, ceux que l’on aide d’un « elle se montre peu responsable n’ayant pas les capacités intellectuelles pour se prendre en charge », d’un « il supporte les frasques de Madame » ou d’un « c’est le prototype du brave homme » ? Sans compter les innombrables « parent inadéquat » et « jeune caractériel ».
Comment pourraient-ils avoir, ainsi regardés, accès à leurs ressources ? Comment peut prendre place, dans ce contexte -dans cette ambiance- une recherche de sens ou une quelconque élaboration des souffrances familiales que chaque jour nous côtoyons ?

Quelle est donc, pour faire court, la pertinence de ces mots-là ?
Gardons simplement présente à l’esprit cette question. Cela peut-être suffira…

Que faire, en outre du prêt-à-penser ?

Concernant ce que Bourdieu appelle les fast-thinking, ces idées reçues qui nous entraînent insidieusement dans du supposé savoir… je mentionnerai -sans les nommer- certains de nos médias.

Supervision d’une équipe en détresse, en panne sèche. Une équipe qui n’ose plus avancer, qui n’ose plus y croire.

Psychothérapies individuelles d’adolescentes blêmes, terrorisées.
Deux moments pour illustrer les dégâts dus à l’inconscience de certains journalistes. On devrait se donner l’autorisation de dire : leur nullité.

J’ouvre une parenthèse personnelle : il est difficile, pour moi, d’écrire cela. En effet, ce métier, je l’ai connu, enfant ; il était ma première définition du verbe « travailler » : c’était tenir un stylo à encre qui traçait des mots sur du papier brouillon, c’était une belle main d’homme qui le faisait ainsi longuement s’arrêter puis courir. Mais chose étrange, cela semblait venir de plus haut et je ne comprenais pas très bien ; d’un beau visage grave penché sur le papier, d’un regard ailleurs, de sourcils froncés. Comme par une sorte de magie où ce n’était pas la main, mais la tête pensante qui écrivait. Ce métier était donc une chose bien sérieuse.
Il l’est bien trop rarement aujourd’hui.

Aujourd’hui, des journalistes empêchent mes collègues de travailler, des journalistes donnent envie de mourir aux gamines abusées, et de maltraitantes terreurs aux enfants maltraités.

Affaire Dutroux de sinistre mémoire … [13]. et qui se rappelle à nous actuellement. Que n’a-t-on lu dans la presse alors ? Titres racoleurs de quotidiens « sérieux » et développement du sujet. Tous autour du thème : les abuseurs sont d’anciens abusés, les abusés donc deviendront abuseurs.

Alors, un matin, elles arrivent, les adolescentes en psychothérapie, hantées par une question : « Dis, Camille, je l’ai lu. Il paraît que, moi aussi, je vais abuser de mes enfants. » Adolescentes qui, sans que rien ne les y oblige, entament un travail individuel, et courageusement s’y accrochent. Il est si douloureux de se rappeler lorsque les choses sont si proches. Et que les souvenirs reviennent, nets et clairs à y sombrer. Et que spontanément elles regardent alentour pour mieux préciser. L’une d’entre elles disait j’étais grande comme ton chauffage. Et l’autre, limitée intellectuellement comme on dit et dont le père incestueux était mort, qui soudain réalise qu’elle ne lui a plus porté de fleurs sur sa tombe depuis deux mois -ce père qu’elle aimait- et qui seule comprend qu’ainsi elle lui a marqué sa colère. L’autre encore, abusée par son père -qui avait reconnu les faits et avait été emprisonné- qui l’a retrouvé, selon leur désir le plus cher, dans le cadre d’une thérapie familiale.

Dans un quotidien bruxellois qui tire à plus de 110.000 exemplaires, gros titre : « L’enfant battu sera violent demain ». Même page, même jour, autre titre : « Hausse des abus lors du droit de visite ». Le journaliste était, ce jour-là, inspiré ! 110.000 personnes au moins ont donc lu cela, écrit gras sur blanc, avec moult références à des pédiatres, des services spécialisés et autres sommités.

Nos médias excellent, en effet, en raccourcis meurtriers. Il faut bien reconnaître qu’en ces temps d’obsessions sécuritaires, les journalistes écrivent n’importe quoi, dès lors que cela se situe dans l’air du temps, dans l’air de cette drôle d’ère qui est la nôtre. Où seule sécurité rime encore avec priorité. Et si l’enfant battu sera violent demain, enfermons-le d’emblée, coupable prédestiné. Et si les abus sont en hausse lors du droit de visite, éloignons donc les pères, effaçons-les. Et si etc.

Comment y croire, alors ? Comment accompagner ? Equipes en détresse, en panique, n’osant plus prendre le moindre risque d’humanité. Devenues sourdes d’en avoir tant entendu et aveugles d’en avoir tant lu. Equipes que l’on bassine, que l’on harcèle de tous les dangers.

Bien sûr, il arrive qu’une mère tue son enfant à trop le battre. Et c’est, bien sûr, l’horreur sans nom, bien qu’elle en ait un. Et qui, depuis longtemps, existe. (Pour le petit Robert, l’adjectif infanticide date de 1564). Mais il n’y avait, jadis, pas de journaux télévisés ni de presse bas de gamme camouflée. Les mères jouissaient du bénéfice d’un instinct ancestral, qui faisait moins de dégâts, me semble-t-il, que le regard que l’on porte sur elles aujourd’hui.

En outre, que tous les journaux télévisés commencent par de tels faits divers est assez récent. Parce qu’hélas ! aujourd’hui, lorsqu’un tel fait divers se passe -qu’un pays soit ou non en feu, qu’un territoire soit ou non occupé ou que Ebola en Afrique chaque jour progresse- ce fait divers fera la une de l’actualité. Et les lendemains de ces fameux J.T., les équipes d’intervenants psycho-sociaux -tout systémiciens soient-ils- ont bien du mal à travailler. Les lendemains, ces équipes sont comme malades, intoxiquées ; il s’agit là d’une intoxication dont les symptômes sont une sorte de paralysie accompagnée d’angoisses diffuses. Maladie aisément transmissible, de surcroît.

Ces fast-thinking ont également envahi des questions telles que celles concernant les violences conjugales empêchant les intervenants tant de les penser (pour les panser et pour qu’elles cessent) que de rencontrer -vraiment rencontrer- ceux qui les vivent et qui en souffrent.
Des campagnes telles que « Si tu bats ta femme, t’es pas un homme » [14] font, à mon avis, bien des dégâts et n’entraînent que la frilosité des décideurs et des intervenants psycho-sociaux.
Il s’agit là d’un exemple des dangereux axiomes véhiculés dans notre société.

Un axiome, c’est un énoncé indiscuté car indiscutable, une vérité admise par tous.

Parenthèse : ce que nous disent de surcroît et dans l’implicite ces campagnes… est-ce le fait que ces violences sont « plus particulières » à une classe sociale ?
La boxe -illustrant l’une de ces campagnes- n’est, en effet, pas le sport le plus aristocratique ; les gens chics jouent plutôt au golf…
Et la bière -en illustrant une autre-… ce n’est… ni du vin, ni du champagne…
Ce sont sans doute d’ailleurs les mêmes qui font de la boxe et boivent de la bière.
Y a-t-il là une sorte de racisme de classe ?
Je pense que nous devons réellement redoubler de vigilance face à ce que nous disent les images.

Ce champ des violences conjugales est l’un de ceux où nous avons égaré nos questions de psychologues et d’intervenants sociaux.
Car il est jonché de réponses. Simples. Définitives.
Car il est parsemé de jugements hâtifs et de sentences précipitées.

Alors qu’il est de notre devoir de questionner le contexte dans lequel la violence surgit, rechercher sa fonction -telle permettre la survie dans le couple de George et Martha de « Qui a peur de Virginia Woolf ? » [15] , décrypter la danse à deux [16] des partenaires car il s’agit bien d’une danse à deux , entrouvrir les sacs à dos individuels, ceux avec lesquels les partenaires entrent dans un couple. Ce sont là les notions autour desquelles « tournent » nos questions oubliées lorsqu’il s’agit de travailler avec des couples.

Ils sont venus. Avec leur violence. Leur violence conjugale. L’ont déposée d’emblée. C’étaient là leurs premiers mots.
Violences verbales, violences physiques… à tour de rôle, ils racontaient, chacun parlant des siennes.
Ils disaient aussi la tendresse et l’amour et le désir.
Ils disaient la nécessité que la violence cesse pour que se poursuive leur histoire.
Car avec elle, ils se quitteraient…

J’ai questionné les risques d’entamer une thérapie de leur couple. Ils m’ont joliment répondu qu’ils craignaient de « tout aplatir », de « ne plus rêver ». Ils s’y sont, néanmoins, risqués.

De « chouettes moments » en « grosses disputes », ils racontaient leur couple au fil de nos entretiens.
Dans ce présent qui était le leur, la blessure de Monsieur était « un sentiment d’injustice », la blessure de Madame « un sentiment de rejet ».
Elle se sent « délaissée », il se sent « méprisé ».

Etre « nul », être « abandonnée »… c’était plus loin, dans le passé l’un de l’autre, que je les invite à se rendre.

Monsieur raconte l’histoire de Madame, de cette petite fille qui « n’existait pas pour ses parents » trop occupés par leur ailleurs. Ils sont tous deux émus.
Madame raconte l’histoire de Monsieur, de ce petit garçon qui « se faisait toujours critiquer » par un père constamment insatisfait. Ils sont tous deux émus.

Nos entretiens se poursuivent, constituant un puzzle qui aide à saisir les morceaux enterrés. Enterrés pour survivre, pour grandir, pour aimer. Et qui, au moindre écho, sous forme de violence, incognito ressurgissaient.

Les mois passent. La violence physique n’est plus que « frôlée », comme ils disent. Plus tard, des semaines s’écoulent « sans se disputer », comme ils se réjouissent.

Bien sûr, ils eurent encore des orages… mais « n’est-ce pas le pire piège que vivre en paix pour des amants ? » [17]
Ils avaient, en effet, transformé leur violence en « tendre guerre ». Et c’est, bien sûr, tout autre chose.

Il est un deuxième préliminaire à toute thérapie de couple -le premier étant le devoir d’ignorance : la nécessité de pouvoir rejoindre pareillement l’un et l’autre des deux partenaires.
Cela me semble être, en effet, la condition sine qua non de tout travail thérapeutique avec des couples.

Car c’est là un sujet où l’on est, en quelque sorte, empêché de ressentir, empêché de penser. Un sujet où l’on est tenus de souscrire à une et unique « bien-pensée ».
Exprimer autre chose que le discours obligé est comme un outrage fait aux femmes. Or, il me semble que l’outrage est bien plutôt dans le regard que l’on porte sur elles dans cette « a-pensée ». Regard de victimisation et de mise en passivité !

Tout cela qui « va de soi » aujourd’hui nous empêche d’avancer…de sortir de la frilosité ambiante et de prendre des risques.

Car, dans nos métiers, il me semble essentiel de pouvoir en prendre.

C’était un jeune de 17 ans. C’était « un délinquant ». Lors d’un de nos premiers entretiens, il dessine deux chemins : l’un très long qui mène à une Twingo -à ma Twingo- et l’autre, beaucoup plus court qui mène à une belle voiture sportive et très chère. Il m’explique qu’il ne va pas se « faire chier » toute sa vie pour s’acheter une petite auto comme la mienne, alors qu’il peut faire autrement. Les semaines passent, de petits vols en petits délits.
Puis un jour, il arrive, la mine défaite, honteux et accablé. Et raconte un cri. Insupportable pour lui. Il avait, la veille, participé à un car-jacking dont la presse du jour parlait. La conductrice effrayée avait poussé un cri. Ce fameux cri le hantait. Et sa honte, c’était le fait de ne l’avoir pas supporté, ce cri à cause duquel il n’avait pas dormi.
Je lui ai simplement demandé s’il était bien sûr d’être fait pour ce métier. Nous en avons un peu parlé. Il y a sans doute beaucoup réfléchi. Il a changé d’orientation, s’est remis aux études et travaille aujourd’hui dans la restauration huppée.

Pour conclure, le savoir indispensable à avoir, me semble-il, est le savoir sur soi.
Savoir notre histoire, celle d’avant, d’avant notre naissance, savoir qui était notre premier patient (celui d’avant les diplômes, celui de notre enfance), savoir nos missions, les « drapeaux que l’on porte » comme dit joliment Maggy Siméon, savoir nos loyautés et le contenu de nos sacs à dos… afin de pouvoir rendre vierge -indispensablement- l’espace thérapeutique.

Soyons donc attentifs à ce qui participe à nos taches -nos taches aveugles- et entrave nos tâches.
Soyons vigilants en ce qui concerne la pensée et l’a-pensée, la bien-pensée et le supposé savoir… le contexte, en fait, dans lequel nous avons à pratiquer notre métier.

Car c’est bien ce contexte qui est à réfléchir… à modifier parfois là où l’on peut, là où l’on doit.
Afin que le savoir n’entrave pas la pensée mais l’enrichisse.
Afin que le savoir n’empêche pas la rencontre mais l’adoucisse.

Biblio- et filmo-graphie :

Lars Lunström, série Real Humans, 2012.

Alessandro Baricco, L’âme de Hegel et les vaches du Wisconsin, Albin Michel, 1998.

Nicolas Philibert, La moindre des choses, 1996.

Carmen Vieytes, L’art de la rencontre thérapeutique, Thérapie familiale, 1990, vol.11, n°2.

Mony Elkaïm, Si tu m’aimes, ne m’aime pas, Seuil, 1989.

Edward Albee, Qui a peur de Virginia Woolf, 1962, Robert Laffont 1964, adaptée à l’écran par Mike Nichols en 1966.

Ingmar Bergman, Scènes de la vie conjugale, 1973/74.

Camille Labaki et Alessandra Duc Marwood, Langages métaphoriques dans la rencontre en formation et en thérapie, Erès 2012.

Camille Labaki, Si tu manges un fruit, n’oublie pas qui a planté l’arbre, Thérapie familiale, 2002, volume 23, n°3.

Camille Labaki, En effet…, dans Se construire comme sujet, sous la direction de Karl-Leo Schwering, Erès, 2012.

Camille Labaki, Maktoub, Thérapie familiale, 2002, volume 23, n°2.

labakicamille@gmail.com

[11Psychologue-Psychothérapeute systémicienne, formatrice au CEFORES, Chapelle-aux-Champs.
De larges extraits de cet article proviennent d’une conférence donnée par l’auteur à l’ABIPFS en février 2014 dans le cadre d’une journée intitulée : « Les taches aveugles dans la relation d’aide ».

[22 Interview dans le bonus de la première saison de la série suédoise Real Humans de Lars Lunström, série où il s’agit d’androïdes appelés « hubots ».

[33 C.Labaki et A.Duc Marwwod, Langages métaphoriques dans la rencontre en formation et en thérapie, Erès 2012.

[44 dans L’âme de Hegel et les vaches du Wisconsin , éd.Albin Michel, 1998, p.46.

[55 C.Labaki, extrait d’un article paru en 2001 « Si tu manges un fruit, n’oublie pas qui a planté l’arbre », Thérapie familiale, n° 3, vol. 22, 2001.

[66 Muriel Meynckens me faisait la réflexion, lors d’un de nos échanges, que nous étions bien plus prudents, d’antan, dans l’usage du diagnostic « maniaco-dépressif ». En effet !.

[77 Extrait d’un article intitulé « Asile », publié en ligne sur le site IDRES en avril 2007.

[88 « La moindre des choses », réalisé par Nicolas Philibert en 1996

[99 Camille Labaki, Maktoub, Thérapie familiale, 2002, vol.23, n°2.

[1010 Carmen Vieytes, L’art de la rencontre thérapeutique, Thérapie familiale, 1990, vol.11, n°2.

[1111 Camille Labaki, « En effet… », dans « Se construire comme sujet », sous la direction de Karl-Leo Schwering, éd. Erès, 2012 .

[1212 Mony Elkaïm, « Si tu m’aimes, ne m’aime pas », éd.Seuil, 1989, p.175.

[1313 L’affaire Dutroux a eu lieu en Belgique en 1996

[1414 Celle-ci émane, hélas !, d’un organisme que je respecte infiniment par ailleurs

[1515 Pièce de théâtre d’Edward Albee, adaptée à l’écran par Mike Nichols en 1966, avec Elisabeth Taylor et Richard Burton

[1616 Telle celle de Marianne et Johan dans la sixième scène des « Scènes de la vie conjugale » d’Ingmar Bergman (1973/74)

[1717 « La chanson des vieux amants », Jacques Brel.


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