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Segond : Le temps d’un mandat

samedi 26 janvier 2008 par Segond Pierre


“LE TEMPS D’UN MANDAT”
(temps éducatif - temps judiciaire)

Pierre SEGOND [1]

Résumé : Au cours d’une intervention éducative, effectuée selon une perspective systémique et s’inscrivant dans un contexte judiciaire, les effets de la dimension temporelle sur le déroulement de la prise en charge sont multiples. La pratique clinique met en évidence les complémentarités et les contradictions du temps formalisé par la procédure et des temps vécus par les patients, leurs familles et les équipes éducatives. Cette gestion du temps est déterminante dans le déroulement d’interventions dans un contexte d’aide-contrainte.

Summary : During an educative intervention, conducted according to a systemic perspective and taking place in a juridical context, the effects of the temporal dimension during the care are many. The clinical practice higllights the complementarities, the contradictions of the formalised time of the procedure as well as the times lived by the patients, their families and the educative teams. This management of the time is decisive during the interventions in a context of “constraint support”.

Mots-clés : Temps - Approche systémique - ”Aide-contrainte” - Mandat judiciaire - Prise en charge éducative - Évaluation familiale.

Key words : Time - Systemic approach - “Constraint support” - Court order - Educational undertaking - Family evaluation.

  Incompatibilité du temps judiciaire et du temps thérapeutique :

Les interventions psycho-éducatives s’inscrivant dans un contexte judiciaire ne vont pas sans poser de multiples problèmes qu’il n’est évidemment pas possible de traiter en quelques pages. Aussi nous limiterons nous à aborder ces difficultés à travers leur dimension temporelle c’est à dire à partir d’une réflexion sur le temps imposé aux intervenants et sur la gestion de ce temps dans la mesure où elle peut apporter un éclairage sur ces difficultés tout en permettant d’en prendre la mesure. Ce cadre de réflexion permettra de mieux saisir le cadre même de l’intervention sous mandat judiciaire, intervention qui ne saurait être qualifiée de “thérapie” (mais tout au plus, parfois, de “thérapie non-déclarée”, en référence à Mara SELVINI [2] puisqu’elle s’inscrit dans un contexte d’obligation, et parfois même de contrainte, et dans un temps défini, de l’extérieur, par le magistrat pour enfant, lui-même soumis à des règles de procédures.

Si nous préférons parler cependant d’intervention systémique à caractère psycho-éducatif, plutôt que d’intervention éducative, c’est parce que nos réflexions s’appuient directement sur les pratiques transdisciplinaires développées depuis 1979 dans le cadre de la Consultation Familiale pour les Problèmes de l’Enfance et de l’Adolescence de la Protection Judiciaire de la Jeunesse d’Ile de France. [3]

Comme le rappelle le titre même de cet exposé ces interventions s’inscrivent toujours dans “le temps d’un mandat judiciaire qui ne saurait jamais être mis entre parenthèses et dont les jalonnements sont à la fois précis et impératifs, puisque très fréquemment rappelés, avec raison, par le Juge des Enfants aux équipes éducatives en cas de retard dans le dépôt de leurs conclusions, comme si un débordement du temps imparti par le mandat risquait d’être assimilable à un dépassement des objectifs de la mission ou parfois même à un abus de pouvoir et à une emprise excessive sur un mineur et ses parents ou représentants légaux.

  Contexte de la Consultation éducative sous mandat judiciaire :

Sans trop nous étendre, nous évoquerons cependant, pour les professionnels qui ne sont pas familiarisés avec le contexte judiciaire, dans quel cadre temporel s’inscrivent les intervention judiciaires et éducatives en matière de mineurs.

Dans le premier temps de l’intervention, il s’agit de fournir au magistrat un éclairage sur la difficulté familiale et le sens du symptôme ainsi que sur les mesures éducatives éventuelles à mettre en oeuvre à plus long terme. Le mandat se présente souvent, actuellement, sous la forme d’une ordonnance d’I.O.E. (Ordonnance d’Investigation et d’ Orientation Éducative) qui, ayant valeur de mesure d’instruction, n’est pas susceptible d’appel et s’inscrit sur une durée de 6 mois. Le Juge des Enfants qui prend cette mesure pose une double obligation : d’une part obligation faite au mineur concerné de s’y soumettre, et d’autre part obligation faite au Centre d’Action Éducative (C.A.E.), qu’il charge de sa mise en oeuvre , d’en remplir la mission et de rendre compte, au terme du délai imparti de six mois, par un rapport écrit adressé au magistrat, de ses conclusions. S’il manquait à cet impératif de rendu compte, le magistrat le lui rappellerait rapidement : intervenants et clients-justiciables sont donc pris les uns et les autres, à des niveaux différents, dans une double obligation qui permettra de fixer le cadre et de définir à la fois le temps et l’espace de l’intervention, ses objectifs mais aussi ses limites.

Dans une deuxième phase, le Juge des Enfants peut prendre - souvent par Jugement - diverses mesures éducatives à plus long terme, mais dont la durée n’excédera pas des périodes de deux ans (renouvelables jusqu’à la majorité du mineur concerné, en cas de nécessité), mesures qui pourront être réexaminées tous les 6 mois. Ce jalonnement du temps peut avoir fonction de mesure des résultats obtenus ou des ajustements à apporter aux objectifs à poursuivre. Il s’agit alors de mesures d’Assistance Éducative en Milieu Ouvert (A.E.M.O.) ou (et) d’Ordonnance de placement provisoire (O.P.P.), lorsqu’il y a nécessité de mettre une distance entre le mineur et sa famille. Contrairement aux précédentes, ces mesures sont susceptibles d’appel, mais l’appel n’est pas suspensif, et, tant qu’il n’y a pas eu de nouvelle décision, elles sont exécutoires.

Si les intervenants peuvent agir en mobilisant non seulement le (la) ou (les) mineur (e, es) concernés, mais également les membres de leur famille auxquels il apparaît pertinent et efficient de faire appel, c’est parce que la loi prévoit que l’on peut avoir recours à toute personne susceptible d’apporter aide ou soutien au mineur concerné (à plus forte raison, donc, à ses parents, à sa fratrie ou à ses proches). Ce principe définit donc la possibilité d’un élargissement du champ de l’intervention à la famille, en tant que celle ci doit être mobilisée pour ses “compétences”, et non pas parce qu’elle est “une famille dysfonctionnelle ou plutôt une famille fonctionnant autrement”, pour reprendre les conceptions développées très justement par Guy AUSLOOS [4] . Dans la même perspective, nous constatons que la mobilisation de certains membres de la famille (grands parents, par exemple) peut favoriser une reprise de l’histoire familiale et une ré appropriation de la place du sujet dans cette histoire même.

  Le problème de la demande dans un contexte d’aide contrainte :

Dans la plupart des cas, sauf lorsque l’initiative de l’intervention judiciaire est le fait d’un membre de la famille qui demande ouvertement l’aide du Juge des Enfants (les parents ou le mineur lui-même), on ne saurait parler d’expression d’une “demande individuelle” ou d’une “demande familiale”, et l’intervention éducative se déroule donc dans un contexte de contrainte. Il importe de considérer que le système d’intervention mis en place ici comporte trois éléments en interactions constantes : le juge, le mineur et sa famille, et les intervenants éducatifs. Précisons enfin, que le magistrat - qui est en quelques sorte le “maître du temps” d’une intervention inscrite dans le provisoire (et dans les limites imparties par la procédure) - peut, à tout moment, l’interrompre (il est en effet le point de convergence d’informations de sources diverses, et détient seul le pouvoir de décision) s’il estime, par exemple, que les éléments de danger à l’origine de la mesure, ne sont plus prépondérants et que certaines difficultés encore présentes éventuellement pourraient gagner à être résolues dans un autre contexte (plus libre) en évitant de maintenir, au delà du temps indispensable, une stigmatisation judiciaire toujours lourde à supporter.
Le temps de l’intervention est donc non seulement limité par la procédure, mais reste aléatoire, et soumis à l’appréciation du magistrat (“en son intime conviction”), qui, certes tient compte des avis et indications d’orientation qu’il a lui-même demandé, mais qui occupe aussi une place qui lui permet de s’interposer - au nom de l’intérêt des personnes et des liberté individuelles - à tout “acharnement éducatif” qui risquerait, en référence à un idéal orthopédagogique démesuré, d’engendrer des dépendances et de bloquer des processus.

Ce partage des pouvoirs est, selon nous, essentiel à prendre en compte, car il détermine ce que nous pourrons ou non entreprendre et oblige les intervenants à ne pas ouvrir des attentes et des processus de traitement à caractère proprement thérapeutique, sans s’être réellement assurés de pouvoir les clore au moment adéquat. Ceci peut d’ailleurs faire problème, dans certains cas, lorsque ce cadre n’est pas respecté et que les intervenants continuent leur prise en charge “hors mandat”, empêchant bien souvent l’émergence d’une demande authentique bien orientée, par excès de zèle ou excès de pouvoir et d’emprise, non compatibles avec la réalité de leur mission. Indiquons, en passant, que - dans le meilleur des cas - cette contrainte peut contribuer à favoriser, chez la famille prise dans les rets du filet judiciaire et éducatif, une prise de conscience plus rapide des changements nécessaires à opérer pour s’en libérer d’elle-même le plus rapidement possible.

Changements du contexte :

Une autre limite temporelle de l’intervention éducative est celle que constitue l’accession du mineur concerné à la majorité légale de 18 ans. Il est possible, dans ce cas, de prolonger l’intervention éducative - éventuellement jusqu’à 21 ans (limite de l’ancienne majorité civile) - dans le cadre d’une “mesure d’aide à jeune majeur”, qui tient plus compte de la demande individuelle et s’inscrit dans une relation contractualisée entre le juge et le jeune majeur, chacun ayant la possibilité d’y mettre un terme à tout moment : le Juge s’il estime que les conditions du contrat ne sont pas respectées, le jeune s’il estime ne plus avoir besoin d’aide. Dans un tel cas, le cadre de l’intervention systémique change de nature et c’est le jeune majeur qui devra éventuellement mobiliser ses proches pour participer aux entretiens familiaux le concernant.

Nous évoquerons également au passage les mesures pénales (qu’il s’agisse de Liberté surveillée ou de mesure plus coercitives telles que la détention ferme) qui, si elles restent l’exception - l’intervention éducative devant avoir la priorité - n’interdisent pas cependant, en principe du moins, de conduire parallèlement une action éducatives. Toute période de détention suppose un avant, un pendant et un après qui impliquent chaque fois une présence éducative vigilante auprès du jeune détenu. Le risque est grand en effet, par manque de contenu, que le vide pénitentiaire réduit à la sanction et à la privation de liberté, n’aboutisse en quelque sorte à un arrêt du temps, à un blocage de processus, qui rendrait alors la récidive des délits et leur aggravation hautement probables, ou ferait même courir le risque de passages à l’acte dépressifs durant l’incarcération : privé de soutien éducatif, le jeune détenu risquerait de se contenter de “faire son temps”, c’est à dire de traverser “un temps mort” qui ne serait “qu’un temps perdu”, “un temps gâché”, “un temps à (se) tuer”.

Il est significatif, à ce propos, de noter que l’ “injonction à traitement” prescrite par le magistrat ne peut s’inscrire dans le temps de la détention, mais doit être signifiée dans un temps post-pénal, également défini par les textes. En effet, c’est seulement si le détenu en exprime lui même la demande - durant le temps de détention - qu’il pourra bénéficier alors d’un soutien psychothérapeutique. Disons au passage, sans prétendre épuiser un sujet qui est complexe, que si de telles injonctions à traitement peuvent déboucher, dans le meilleur des cas, sur l’émergence d’une réelle “demande” de soins reprise à son compte par le sujet lui-même, elle risque également d’interférer de façon contradictoire avec ce que celui-ci aurait pu entreprendre spontanément de sa propre initiative préalablement au jugement : c’est, par exemple, le cas d’un pédophile qui avait entrepris de lui-même un traitement libre, et qui s’est vu condamné à un suivi psychiatrique et à en fournir la preuve, ce qui pouvait poser un problème dans le cadre de la relation établie avec son thérapeute ; nous citerons également le cas d’un père incestueux et psychotique astreint pendant trois ans à un traitement psychiatrique en ambulatoire et qui s’y pliait scrupuleusement, pour l’interrompre immédiatement à la date marquant la fin de l’astreinte judiciaire. Nous évoquerons également certains glissements de contextes qui peuvent parfois interférer de façon négative avec notre cadre d’intervention. C’est ainsi que nous avons pu constater, à plusieurs reprises, que des parents pouvaient faire appel à l’autorité du Juge des Enfants sur une injonction primaire du psychothérapeute de leur enfant, ce soignant attendant de cette autorité extérieure et contraignante qu’elle oblige l’adolescent concerné à respecter le temps et le rythme des séances de thérapie et se montrant très irrité si le Juge des Enfants, comme il en a naturellement le droit, ordonne des interventions d’un autre type (telle que des entretiens familiaux, par exemple…).

Cette problématique particulière de l’injonction à traitement n’est pas sans évoquer parfois le pari de PASCAL : “Faites semblant de croire et bientôt vous croirez !” Rappelons le texte même de PASCAL qui - du contexte religieux - peut, pratiquement, et presque mot pour mot, être transposé à un tel contexte d’obligation thérapeutique :
“Vous voulez aller à la foi et vous n’en connaissez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez le remède : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. - “Mais c’est ce que je crains.” - Et pourquoi ? qu’avez-vous à perdre ?

Mais pour vous montrer que cela y mène, c’est que cela diminuera les passions, qui sont vos grands obstacles.” [5]

Ceci peut également être rapproché du paradoxe énoncé par Francisco VARELA : “Si je crois que c’est une croyance, alors ce n’est plus une croyance

  Inconvénients des discontinuités dans l’intervention éducatives :

Toujours à propos du cadre formel de l’intervention éducative il est important - lorsqu’au cours d’une première audition le Juge des enfants à pu opérer, par son intervention, une mise en tension de la famille autour du problème du patient - que celle-ci ne tarde pas à être reprise en compte par l’équipe chargée de la mesure éducative ; d’où les inconvénients des listes d’attentes actuelles dans nombre de C.A.E., qui risquent de faire perdre les bénéfices de cette mise en tension préalable. De même, et en sens inverse, lorsqu’après un travail d’investigation, nous posons l’indication d’une orientation vers une poursuite d’entretiens familiaux, par exemple, s’inscrivant dans le cadre d’une A.E.M.O., il importe également que le temps prévu pour l’audience soit respecté et qu’une période de vide - de plusieurs mois parfois - ne vienne pas compromettre (du fait de la surcharge du Cabinet) la mise en tension que nous avons pu réaliser, alors que nous n’avons plus le mandat pour intervenir durant cette période d’attente : le temps suspendu, dans ces cas là, n’est guère fécond et risque de compromettre irrémédiablement le travail engagé et d’engendrer des disqualifications réciproques, mal vécues et mal comprises par les patients et leurs familles.
Urgences et scansions du temps de l’intervention
Nous aborderons maintenant les problématiques temporelles qui marquent le cours des interventions éducatives elles-mêmes. Pour ce faire il peut être utile de reprendre la typologie des familles rencontrées dans notre pratique telle que l’ a décrite Guy AUSLOOS (in La compétence des familles) car elle nous parait bien correspondre à la réalité d’un continuum clinique sur lequel peuvent s’inscrire les familles que nous suivons dans notre pratique : continuum borné d’un côté par les familles à transactions rigides (qui ne sont pas seulement la clientèle des consultations psychiatriques, mais dont nous rencontrons de nombreux exemples dans le cadre de la loi de protection - cas d’anorexie, d’incestes, de maltraitance diverses) et à l’autre extrémité par les familles chaotiques, rencontrées plus fréquemment dans des problématiques impliquant des passages à l’acte délinquants.
Notre pratique de formation et de supervision des travailleurs sociaux, de même que notre expérience clinique quotidienne, nous amènent à penser que - pour une grande part - ces praticiens courent souvent le risque de se laisser entraîner eux mêmes dans une gestion chaotique de leurs temps d’intervention en se laissant aspirer par le temps des familles au gré d’un vécu événementiel non maîtrisé. Cette scansion contrainte et restrictive du temps par les règles de procédure et le cadre qui en découle nous semblent avoir une incidence non négligeable sur la gestion des situations dans un climat d’urgence permanente, comme si les intervenants craignaient de ne jamais disposer du temps nécessaire à leur intervention.
La perception et la gestion de l’urgence nous semblent nécessiter ici quelques remarques. S’il existe des urgences évidentes, telles que faire cesser les conditions matérielles d’une maltraitance grave en plaçant un enfant immédiatement, ou marquer un coup d’arrêt à des actes délinquants récidivants et allant en s’aggravant (par un placement temporaire en Unité d’Éducation Renforcée, par exemple), la plupart des situations à traiter sont en fait de fausses urgences qui suscitent, néanmoins, un activisme immotivé et dangereux, car il ne tient pas suffisamment compte des temps nécessaires à l’établissement d’un processus de changement durable.
Trop souvent encore les travailleurs sociaux se trouvent coincés sous la double pression, d’une part de leurs hiérarchies institutionnelles soucieuses de faire du chiffre et du rendement et, d’autre part, des familles qui, avec ou sans raison, s’efforcent de les inquiéter et de les mobiliser à tout instant. Dans certains cas, le temps passé en déplacements est impressionnant, l’intervenant sautant dans sa voiture au moindre appel au secours des parents, sans même élaborer d’hypothèse de travail qui puisse donner un sens réel à ses visites domiciliaires récidivantes. Au pire il se donne l’impression de l’action sans s’en donner les moyens réels, au mieux il fera certaines interventions pertinentes sur le plan éducatif, mais qui auraient gagné à être effectuées, soit par les parents eux-mêmes, soit en collaboration avec eux, mais surtout pas en fonctionnant à leur place. Travaillant le plus souvent seul et sans supervision extérieure l’éducateur est parfois condamné à un travail de Sisyphe, dont les résultats dérisoires ne peuvent que créer les conditions d’un découragement et d’un “burn out” professionnel tel que l’a si bien décrit Odette MASSON [6] . Ceci peut également avoir pour conséquence de décourager encore plus la famille et de renforcer ses tendances démissives en l’amenant à conclure qu’il n’y a vraiment rien à faire pour remédier à ses difficultés si les professionnels eux-mêmes baissent les bras.
Gestion du temps et placements familiaux ou institutionnels :
Hormis les cas évoqués plus haut, les placements en urgence sont à proscrire et il appartient aux intervenants de savoir résister à la pression des familles et des jeunes, à commencer par les juges eux-mêmes. Il faut souligner que ces derniers sont parfois soumis à des pressions importantes à travers des communications qui ne peuvent qu’accroître leur inquiétude et entraîner des risques de passage à l’acte : c’est ainsi que nous avons eu récemment connaissance d’une situation au cours de laquelle un juge débutant, alarmé plus que de raison par les conclusions maladroites (et non travaillées au préalable avec les intéressés) d’un rapport stigmatisant la famille de façon excessive et qui posait l’indication de placement d’une adolescente (placement au demeurant demandé par celle-ci et souhaité par les parents dans le sens d’un soulagement temporaire) s’est trouvé mis en situation de décider de placer brutalement en urgence non seulement l’adolescente concernée par le mandat, mais d’englober également sa soeur cadette dans ce placement (qui était anorexique certes, mais dont les parents avaient fait tout le nécessaire pour la faire soigner), exerçant ainsi, en toute bonne conscience, une violence intolérable et injustifiée sur cette famille, tant il est vrai que “le mieux” est l’ennemi du bien.
Il est très difficile de travailler avec des familles lorsque, par exemple, un placement en famille d’accueil est intervenu en urgence pour une jeune fille qui, au retour d’une fugue, allègue de son refus de retourner chez ses parents. Se plier à des demandes exagérées et abusives, sans les travailler suffisamment, qu’elle proviennent des parents ou des adolescents ou d’enfants plus jeunes, n’est jamais une solution à long terme. Le risque est grand de disqualifier l’adolescent s’il se trouve en quelque sorte sanctionné, sur demande des parents et “placé d’office” ; inversement le risque est aussi important de placer un adolescent à sa demande et sans l’accord de ses parents, qui se sentent alors narcissiquement atteints et totalement disqualifiés par de telles décisions auxquelles ils n’ont pas été au minimum associés. Les placements, même autoritaires, devraient toujours être travaillés dans la perspective d’une phase de soulagement de tensions relationnelles devenue temporairement nécessaire à chacune des parties en conflit, et non dans celle d’une victoire de l’un et d’une défaite de l’autre. Les familles, elles non plus, ne sont malheureusement pas toujours à l’abri des violences institutionnelles. Or on sait d’expérience qu’une fois un placement, même provisoire, réalisé, il faudra du temps et de l’énergie pour le faire cesser et pour vaincre ses pseudo justifications, même s’il se révèle très vite avoir été le résultat d’une erreur d’appréciation.
Par contre nous avons de nombreux exemples de travail productif au cours de crises familiales de ce type, lorsque le magistrat résiste aux pressions et exige, avant toute décision hâtive de placement, qu’un travail familial soit mis en oeuvre dans le cadre d’une I.O.E., lui permettant d’avoir un éclairage plus complet sur les conditions de la crise et sur les diverses réponses possibles et envisageables. Il est fréquent, dans ces cas là, qu’après quelques entretiens familiaux un recadrage permette à la famille de retrouver sa créativité propre et qu’il ne soit plus alors envisagé de séparation, ni d’éloignement intempestif et sans signification.
Cadrage et ponctuation de l’intervention éducative :
Dans tous les cas de figures nous avons constaté, particulièrement lors des périodes d’évaluation (I.O.E), que nous étions gagnants si nous faisions l’effort de ponctuer rigoureusement le temps de l’intervention en cadrant et limitant la durée des entretiens (une heure et demi), leur nombre (de cinq à six en moyenne pour une I.O.E.), leur espacement (à un mois d’intervalle environ) et en prenant le temps, surtout en début d’intervention, d’explorer à fond avec la famille le contexte de la mesure judiciaire et ses effets sur les uns et les autres. Ceci nécessite également une disponibilité des intervenants, dans l’intervalle entre les séances, pour répondre (après avoir pris le temps de la réflexion) aux interpellations téléphoniques et aux expressions d’angoisse des uns et des autres. Le cadrage temporel de l’intervention permet alors de ne pas céder à l’urgence et à la panique, en offrant la possibilité de renvoyer l’exploration d’un problème à l’entretien à venir dont la date est déjà fixée et connue d’avance. Ce cadrage temporel est un appui pour les intervenants et crée un climat sécurisant pour les familles qui peuvent y trouver des repérages pour mieux s’organiser, mobiliser leur temps ou le freiner, élaborer un projet ou reprendre les éléments du passé pour y articuler un futur durable. Il faut enfin prendre le temps de restituer aux participants les lignes de force de ce qui a été travaillé lors de chaque rencontre, dans le cadre d’une conclusion réfléchie et élaborée, qui est énoncée à la famille en fin d’entretien, assortie éventuellement d’un recadrage et (ou) d’une tâche pour tester leurs possibilités de changement. L’expérience montre que l’on ne gagne rien à multiplier la fréquence des entretiens, car ce serait ne pas tenir compte du temps nécessaire à la mise en oeuvre d’un changement, même restreint (et ceci plus particulièrement encore dans les familles chaotiques, comme l’avait souligné Salvador MINUCHIN). [7]
Autre outil efficient emprunté à la thérapie familiale (et plus spécialement aux travaux de l’École de Milan), le travail en couple transdisciplinaire, permet de mieux résister aux sollicitations diverses, institutionnelles ou familiales, d’ échapper aux risques d’ escalades symétriques avec les familles aussi bien qu’ avec les autres intervenants éventuels, et de se conformer avec plus de rigueur au cadre temporel préalablement fixé. Non seulement il convient de travailler à fond le début de la mesure où se définissent implicitement le cadre, les règles et où s’instaure l’affiliation entre la famille et les intervenants, mais il convient, dés ce moment de l’intervention, de prévoir que celle-ci aura une fin annoncée (dont on connaît en gros la date) car, comme le dit Siegi HIRSCH, “ il faut penser non seulement à mettre la table mais également à pouvoir enlever le couvert à temps”, autrement dit se méfier des relations d’emprise et de dépendance réciproques.

L’établissement d’un tel cadre d’intervention a nécessairement des incidences - quand il est mis en oeuvre et appliqué - sur la gestion du temps institutionnel. Travailler en double, par exemple, et apprendre à ne pas multiplier les entretiens et les rencontres en ordre dispersé, mais établir au contraire une planification rigoureuse de l’intervention, présente des avantages certains qui devraient normalement séduire les autorités hiérarchiques institutionnelles, à condition de bien les leur faire comprendre. On peut d’ailleurs se demander parfois, si les résistances à un tel changement ne proviennent pas de chacun des membres des équipes, en raison d’un certain nombre de routines mises en place, et de quelques “avantages acquis” pour compenser les difficultés d’un travail solitaire. Les institutions comme les familles ont du mal à changer, et il faut là aussi savoir prendre son temps et ne pas vouloir jouer les missionnaires dans son institution lorsque l’on revient d’un cycle de formation avec une “nouvelle vérité révélée”…

  Contradictions des différents temps vécus :

Nous voudrions opérer ici un rapprochement entre le temps vécu des familles et celui des équipes institutionnelles. Les familles expriment souvent leur surprise et leur satisfaction de découvrir, à l’occasion de ce jalonnement temporel des entretiens familiaux, l’intérêt de prendre le temps de la réflexion et de l’écoute mutuelle, au fur et à mesure des processus dans lesquels elles sont engagés (les familles nous disent souvent à peu près ceci :“Chez vous, c’est le seul endroit et le seul moment où l’on peut prendre le temps de se parler et de s’écouter les uns les autres !”) Il en est de même pour les équipes éducatives qui, d’ordinaire et le plus souvent, ne s’accordaient un temps de réflexion et de confrontation interdisciplinaires qu’une fois les jeux faits, c’est à dire au moment de la réunion de synthèse organisée en fin de mesure ; ces équipes commencent à découvrir de plus en plus, au travers des formations et des supervisions, l’intérêt d’une planification rigoureuse des ponctuations nécessaires de leurs interventions, leur permettant de s’accorder le temps de la réflexion et de l’élaboration d’hypothèses tout au long de celles-ci, et non plus seulement au moment du bilan ou de la “réunion de synthèse”.

Ce que nous décrivons ici pour une phase de consultation et d’évaluation familiale se retrouve souvent dans le fonctionnement des grandes institutions de placement ou dans les foyers : si la phase d’admission fait généralement l’objet actuellement d’un protocole élaboré, il n’en est généralement pas de même de la phase de sortie qui, trop souvent encore, s’effectue dans la précipitation, si ce n’est même dans l’éjection à la suite d’un incident de parcours, avec retour immédiat et sans préparation à la case départ, c’est à dire dans la famille.

Nous évoquerons rapidement également l’importance qu’il faut accorder à la répartition équitable des temps d’entretiens alloués à chaque sous-système familial lorsqu’il s’agit de familles dissociées et en conflit, par exemple à propos des droits de visite et d’hébergement. : Récemment, par exemple, nous avons eu à traiter d’une telle situation et les allégations de préjudice exprimées par la mère à un certain moment (portant sur l’équilibre entre le nombre d’entretiens du père avec les enfants et d’elle-même avec eux, qu’elle estimait non respecté) nous ont permis de mieux comprendre à quel point le respect d’une répartition égale des temps d’entretiens pouvait garantir la neutralité des intervenants et calmer certaines escalades, même délirantes et persécutoires (comme c’était par ailleurs le cas dans cette situation).
Enfin soulignons à quel point les contradictions entre les différents temps institutionnels peuvent alimenter ou parfois même créer certains des troubles que nous avons à traiter. C’est pourquoi les dimensions propres au temps familial doivent être prises en compte, puisque la famille est la première institution organisatrice de la gestion et de la coordination du temps. En ce sens le temps judiciaire et le temps éducatif risquent parfois de s’opposer au temps familial. Il en est parfois ainsi lors des placements : le temps des institutions d’hébergement (Foyers d’Action Éducative) peut se trouver en contradiction flagrante avec l’organisation du temps et des loisirs souhaitée par la famille (pas toujours de façon déraisonnable d’ailleurs), les parents se trouvant alors mis en échec lors des permissions de week-ends. Les adolescents sont d’ailleurs très forts pour jouer sur ces contradictions entre adultes et faire monter en symétrie les rivalités entre éducateurs et parents, au détriment d’une cohérence, pourtant nécessaire, de l’action éducative.

La famille se heurte fréquemment aux problèmes posés par la coordination nécessaire des temporalités et des espaces. C’est ainsi que bien des situations conflictuelles, facteurs de crises plus ou moins graves, peuvent naître de telles contradictions non assumées : la non concordance des temps professionnels des parents, des temps scolaires et périscolaires des enfants pourra être source de telles difficultés, par exemple. L’impossibilité pour les adultes, coincés par leurs activités, d’exercer à certains moments les contrôles éducatifs nécessaires, pourra les conduire à exercer une pression excessive et sans rapport avec les possibilités de l’enfant, pour lui faire assumer des responsabilités trop précoces et le mettre de ce fait en danger. Parentification excessive et délégations trop importantes de tâches et de responsabilité vis à vis de la gestion de la maisonnée ou de la responsabilité des enfants plus jeunes, peuvent aussi générer des troubles chez certains adolescents.

Les règles du temps de la famille entrent souvent en contradiction à l’adolescence avec le primat accordé par le jeune aux règles de son groupe d’appartenance de pairs : ce sont les conflits autour des autorisation de sortie, autour du non-respect des horaires de repas et des rentrées tardives, qui peuvent jouer le rôle de la goutte d’eau et dégénérer en conflit aigu qui, certes, peuvent donner lieu à des crises salutaires, mais risquent également aussi, parfois, de déboucher sur des fugues ou d’ autres dysfonctionnements encore plus sérieux.

Les investissements professionnels excessifs dans le travail menés parallèlement avec un souci, par exemple, d’utiliser le moindre temps de loisir à construire la maison familiale, est à l’origine de bien des carences éducatives, qui peuvent se doubler, pour l’adolescent, de phases de ruptures brutales de relations importantes avec son groupe de pairs du fait d’un déménagement intempestif effectué pourtant au nom de l’intérêt familial ou même de l’intérêt des enfants (les éloigner, par exemple, d’un quartier sensible et des “mauvaises fréquentations”).

Nous arrêterons là ces rappel, chacun ayant en mémoire de telles sources d’incidents possibles qui peuvent ponctuer l’histoire des familles.

  Le temps figé :

Nous évoquerons encore, cependant, un type de situation qui ne manque pas de faire problème et qui porte sur les relations transgénérationnelles quand la responsabilité de l’éducation d’un enfant est en jeu et fait l’objet d’une délégation provisoire. Nous sommes assez souvent confrontés, en effet, aux conséquences désastreuses, à long terme, de placements précoces trop rapidement décidés à l’égard de jeunes enfants confiés - au nom de la solidarité familiale - à des grands parents, alors que la mère de l’enfant, encore très jeune, traverse généralement des phases de difficultés d’adaptation personnelle ou d’insertion (jeunes mères célibataires). Notre intervention est souvent demandée, dans de tels cas, lors du retour de l’enfant auprès de sa mère (retour généralement déjà intervenu d’ailleurs lors de notre mandatement), sans que le temps suffisant ait été pris pour préparer ce retour et traiter la séparation du milieu nourricier : l’enfant est alors écartelé dans les tiraillements entre les uns et les autres. Souvent, pour les grands parents, le temps semble s’être figé : ils n’arrivent pas à reconnaître l’évolution positive de leur fille, ce qui les renforce dans leur refus de rendre un enfant auquel ils se sont attachés. Cet enfant est devenu parfois un enfant idéal de substitution dont la présence même a pu bloquer le processus de leur propre cycle de vie. Ces situations peuvent aller parfois jusqu’à créer les conditions de surgissement de maltraitances graves lors de l’arrivée au sein du nouveau système familial. Il peut en être de même d’ailleurs lors du retour brutal d’un adolescent, placé en institution des années durant pour troubles graves de la personnalité, auprès d’une mère seule avec laquelle il n’a pratiquement jamais vécu et qui la terrorise par ses violences assorties de menaces constantes de passages à l’acte fortement érotisés (l’interdit de l’inceste n’ayant pas eu le temps de s’établir).

  Conclusion

Par ces quelques réflexions sur les interactions complexes entre les dimensions différentes et parfois contradictoires des temps éducatifs et judiciaires nous avons cherché à souligner à quel point les dysfonctionnements dans la gestion du temps des familles en difficulté risquaient de se trouver amplifiés par une gestion chaotique des temps institutionnels et éducatifs mal maîtrisés. Ces mises en garde, faites en référence à des situations cliniques rencontrées dans notre pratique de consultant familial dans un cadre judiciaire et de formateur de travailleurs sociaux, visent à montrer que ne saurions jamais être trop attentifs à une gestion sereine et structurée du cadre temporelle dans lequel s’inscrit une intervention psycho-éducative. Mal géré le temps n’arrangera pas les choses ; tout au plus peut on espérer qu’ “il ne fera rien à l’affaire” et ne les aggravera pas. Si, comme le dit la sagesse populaire, “le temps guérit les douleurs”, faut-il, pour autant, se contenter de “laisser faire le temps” ou de simplement “laisser le temps au temps”. L’expérience montre que ce serait là un pari bien optimiste, et que si la maîtrise absolue des temps divers et contradictoires qui ponctuent les interventions rééducatives reste bien sûr une utopie, il est essentiel d’y rester attentifs et de les prendre en compte à tous les niveaux de l’intervention afin d’éviter nombre de pièges paradoxaux.

[1Thérapeute familial, formateur, superviseur - 52, Bd.Saint-Marcel - F-75005 PARIS Exposé présenté au 8è colloque du C.E.F.A. : “Identité-Appartenance” : TEMPS PSYCHANALYTIQUE,TEMPS SYSTÉMIQUE, le 6/12/.1997, à Paris.

[2M.SELVINI-PALAZZOLI, La naissance d’une approche systémique globale, in Thérapie Familiale, Genève, 1983, IV,, n°1, p.5-21

[3P.SEGOND, Ch.CHIROL et coll., Consultation familiale dans un contexte judiciaire, Thérapie familiale, Genève, 1997, vol.18, n°4, pp.349-366
Ch.CHIROL, (Dir.) Rapport de recherche sur la Consultation familiale, 95 p., Ed. CNRS-2RJ, Ministère de la Justice CNFE-PJJ, 54, rue de Garches F- 92420 VAUCRESSON, 1997.

[4G.AUSLOOS, La compétence des familles. Temps, chaos, processus, Toulouse, Érès, Coll. “Relations”, 1995.

[5PASCAL , Pensées, III, 233, “Le pari”.

[6O.MASSON, Le syndrome d’épuisement professionnel Burnout, Thérapie familiale, Genève, 1990, Vol.11, n°4, pp.355-370.

[7S.MINUCHIN et Coll. Families of the slums., Basic Books Inc. New York, London, 1967


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