Espace d’échanges du site IDRES sur la systémique

Beaujean : Quelle place pour la théorie en formation systémique ?

par Jacques Beaujean

mercredi 6 septembre 2006 par beaujean

Quelle place pour la théorie en formation systémique ?

Par Jacques Beaujean Formateur au CFTF

Faisons le point sur nos nombreux tâtonnements [1] à propos de la transmission de la théorie auprès de nos collègues qui suivent la formation. D’une manière générale, nos modèles s’inspirent du problème du changement dans les thérapies sur le « comment permettre à un système d’évoluer ». Et ce aussi bien pour les supervisions de situations cliniques que pour l’évolution personnelle de l’apprenti thérapeute.

Mais la motivation, pour se sortir d’une situation clinique n’est pas la même que pour aborder des questions théoriques. Les collègues en formation ont l’impression que la théorie apprise au cours de leurs études n’a pas été d’un grand secours pour construire un cadre thérapeutique ou d’intervention.

Déçus, ils balayent la théorie d’un revers de la main au profit d’un savoir faire immédiatement applicable.
L’image que ceux-ci souvent possèdent du thérapeute familial serait quelqu’un qui posséderait une capacité créatrice tellement spontanée, tellement libre dans l’interaction avec les autres et intuitive qu’il n’aurait pas besoin de se référer à la théorie.
Ensuite, ils pensent plus adéquat de connaître des manières de faire, des techniques, et qu’il suffit de les appliquer, de les dupliquer comme telles, pour qu’elles fonctionnent. Or, la condition primordiale pour qu’une communication du thérapeute à l’adresse du consultant soit signifiante, est qu’elle doit avoir pénétré toutes les résonances personnelles du thérapeute. Elle doit faire écho en lui. La théorie devenant une conception provisoire, sous réserves de nouveaux développements, à partager avec le consultant, avec ses mots à lui. Ce qui suppose de part et d’autre d’être au plus près d’un vécu, d’un ressenti.

Il est plus intéressant de transmettre des modèles en cohérence avec le modèle de la thérapie elle-même.
L’expérience même de la formation devrait être une expérience quasi initiatique du processus thérapeutique. Toutes formes d’examens avec cotation doivent être écartés. C’est une contrainte enrichissante. A la place, nous proposons de multiples évaluations, tant orales qu’écrites, tantôt en groupe, tantôt individuelle. Nous mettons l’accent, par exemple, sur son évolution personnelle, sur la capacité à s’ouvrir face à la rigidité, sur le critère du « chemin parcouru », avec l’aide des autres par de nombreux échanges etc... et toujours en lien avec son mandat de travail.

En partant de leurs vécus et de leurs modèles de transmission de la théorie, nous constatons qu’ils associent celle-ci :
• à une sorte de monopole (ce qui leur donne une attitude passive, ils la subissent)
• à une forte connotation de pouvoir qu’il soit emblématique ou auto protecteur (ceci touche à la représentation de l’angoisse de la relation thérapeutique).
• à une quasi amputation du savoir d’expérience négligeant son intérêt comme processus d’autoformation sur le terrain avec ses pairs.

Voyons ces différents points.
Nous avons à lutter contre l’idée du monopole du savoir. La manière dont ils ont envisagé leurs études les laisse dans la conviction que le savoir est une sorte de monopole à forte valeur emblématique donnant à ceux qui le possèdent beaucoup de pouvoir sur les autres. Leur vécu au sein des équipes n’est pas meilleur. La théorie clive les relations entre eux : il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, mais souvent c’est ceux qui font quelque chose.

Ils ont a priori une attitude passive vis-à-vis de la connaissance et ne cherchent pas à la critiquer. Ils pensent à la dupliquer ou à s’en servir comme une référence, un faire-valoir défensif.

Ils ne se rapportent qu’au pouvoir du savoir théorique, en oubliant la reconnaissance du savoir d’expérience. Les canaux de transmission que sont les écoles, les recherches, les publications dans des créneaux spécifiques sur des modèles reconnus par la communauté de l’« établishment » ne donnent que trop peu de visibilité à l’expérience vécue, qui elle est acquise au contact des consultants.

Se référer à la théorie sans tenir compte de son usage par l’ensemble des patriciens met le consultant dans une position de dépersonnalisation. Son identité professionnelle est renforcée par cette référence à la pratique thérapeutique des autres.

Que de fois n’avons-nous pas entendu des jeunes psychologues en thérapie rapporter qu’ils avaient trouvé dans leurs lectures des schémas pouvant expliquer leur cas. Sans doute peut-il y avoir quelques intuitions de leur part, mais encore faut-il qu’ils s’approprient dans leur vécu la manière originale dont les choses ont pu être ressenties par eux.

La théorie, c’est comme un vaste réservoir de représentations à s’approprier par celui qui va devoir s’y référer, non pas comme une duplication de ce qu’il a lu, mais comme une conception personnalisée, tant pour lui que pour ses interlocuteurs.

Elle se subjective ainsi dans le contexte où elle est entendue et s’affine aux contacts des personnes qui l’utilisent.
Dans la relation humaine, les théories sont trop imprécises que pour être appliquées telles quelles à chaque situation.
Tout cas doit donc faire l’objet d’une interrogation du bien fondé de l’application de la théorie. Elle sera entendue et donnée de manière subjective et en tenant compte du contexte qui la reçoit.

Revenons à l’expérience de la transmission de la théorie au CFTF.

Lors de la première année de formation, nous essayons de donner aux collègues qui viennent suivre la formation à la systémique, des textes qui donnent à réfléchir et à se créer des représentations sur les notions de système, de contexte, de relations, de mythes, de phénoménologie, bref ce qui concerne la base et les auteurs de base de la théorie systémique.

Au cours de la deuxième année, nous étudions les principaux courants des thérapies familiales. Nous abordons les questions relatives aux organisations et à leur contexte.

Comment exploiter les contextes pour les associer à l’esprit d’ouverture de l’approche systémique ?

Puis, en fonction des centres d’intérêts des collègues, nous pouvons prendre des sujets particuliers concernant l’application de l’approche systémique à certains outils : le génogramme et les récits de vies, les objets métaphoriques etc.

Dans les années ultérieures, ce sont des sujets spécifiques qui sont abordés, propres aux centres d’intérêts professionnels et en relation avec les mandats de chacun. Certains s’intéresseront plus particulièrement aux thérapies familiales avec les jeunes enfants, aux familles de toxicomanes, aux couples etc.

La question qui s’est toujours posée à nous, c’est comment aider à l’appropriation de la théorie en évitant qu’elle soit une simple duplication sans écoute des contingences du contexte qui l’ont fait naître.

Comment éviter son caractère défensif auto protecteur, associant la théorie à une recherche de pouvoir ?
D’abord, les thèmes doivent être choisis librement, les références bibliographiques s’y rattachant aussi.
Les collègues en formation ne manquent pas de se servir de la base de données du site https://www.systemique.be pour leurs recherches.
Habituellement, nous suggérons que tel ou tel point de vue théorique soit illustré par un extrait vidéo ou de film, ou de situation clinique, voire de jeux de rôles etc
Ces propositions sont souvent bien vécues parce qu’il y a indéniablement un côté ludique qui plaît, un échange avec le groupe tant pour l’élaboration du scénario que lors de la présentation aux autres.

Nous souhaitons que le recours à l’apprentissage théorique se rapproche le plus possible d’une expérience de partage avec les autres autour d’un support interactif et que ce modèle devienne un objet de référence tout au long de leur carrière professionnelle.

Nous avons pensé à utiliser une plateforme d’échanges de travail interactif sur l’Internet comme le permettent les sites de deuxième génération.
Dans la première mouture du site créé en 2000, sont à la disposition des inscrits une base de données avec moteur de recherche (actuellement 7500 fiches) et des articles donnés par des auteurs que l’on peut télécharger sur son ordinateur.

Une tentative de coopération était proposée par le dépôt d’un commentaire. Ce qui distinguait le site d’une bibliothèque, mais ne rencontra pas beaucoup de succès dans sa forme interactive (il y a néanmoins plus de 3500 inscrits).Il a fallu qu’un groupe de bénévoles se constitue pour créer des incitations à la lecture d’articles. Ces incitations envoyées sous forme de « Lettre Mensuelle » ont été très stimulantes pour susciter la lecture, mais ce n’était pas notre but initial.

Voici notre analyse :
• Bizarrement, l’Internet n’est pas encore compris comme un espace où l’on peut être acteur.
• Ni non plus comme un outil réalisé par les contributeurs eux-mêmes, pour eux et pour le plaisir de partager avec d’autres les connaissances.
• Il est perçu comme sur le modèle du monopole de la connaissance où l’internaute est un consommateur.
• Pas étonnant que l’Internet soit vu comme un outil de dépendance, où il s’agit seulement de se méfier des abus exercés par ceux qui vous manipulent. Il est associé à un média identique à la TV.

Pour sortir de cette impasse, en 2005, nous avons créé un complément à ce site appelé : « Réseau de savoir » distinguant bien savoir d’expérience (à travers la vignette de savoir d’expérience) du savoir théorique. Mais proposant surtout à tous les inscrits d’être eux-mêmes des contributeurs sous-différentes formes. Voir le site à l’adresse suivante :
https://www.systemique.be/spip.php?rubrique14
Chaque participant du site peut donc échanger ou partager avec les autres le savoir autour d’un cas (VSE), d’un livre qu’il a lu, d’une conférence qui lui a plu, d’un commentaire sur un article etc.

En quoi cela concerne-t’-il l’apprenti psychothérapeute ?

Le psychothérapeute est quelqu’un qui aime rencontrer des familles, des couples ou des individus pour partager avec eux, dans un mouvement de reconnaissance mutuelle, diverses épreuves de la vie. Dans le cadre de la formation, l’apprentissage du partage, où le sujet est exposé et engagé, est essentiel.
Le psychothérapeute peut apporter une différence dans les échanges de telle manière que ceux-ci évoluent sans que cela n’apparaisse nécessairement aux protagonistes.
Il tente d’éviter que ces échanges ne créent une dépendance, ou un endettement affectif qui empêcherait au consultant toute autonomie et reconnaissance par le système de sa propre valeur.

Le thérapeute doit à la fois écouter, partager, s’appuyer sur les forces du système et en même temps savoir se battre pour donner à ces échanges un contexte de valorisation, sans quoi ils ne prendront pas sens pour l’ensemble des participants.
Nous n’avons pas à nous approprier le problème, mais à définir le cadre thérapeutique pour permettre une gestion des différences et donc des confrontations tout en évitant que cela ne devienne un rapport de pouvoir.
De la même manière, dans le cadre de la formation, nous avons à cœur de créer un modèle où la différence de savoir du formateur ne crée pas un rapport de force. Et les échanges et les partages entre eux ne créent pas des inéquités, entraînant dans le meilleur des cas des révoltes et dans le pire des relations quasi masochistes.
Il s’agit de partager (ce qui suppose avoir une juste estime de sa valeur et de la valeur de l’autre) et d’apporter de la différence dans le contexte (avoir une capacité de se confronter aux autres dans une proportion utile).

C’est aussi difficile que dans le cadre d’une thérapie.
Pour éviter ces difficultés nous devenons des consommateurs indifférenciés taiseux et passifs.
La consommation est une sorte de régression du danger de l’affrontement.
La confrontation est par contre le terrain propice à la découverte de son style personnel. Le problème de l’apprivoisement de la nouveauté est un problème général dans le cadre de la formation.
En effet, il s’agit d’aller vers l’inconnu, de perdre ses points d’appui, ses références habituelles. La référence la plus commune va vers ce qui rassure, celle du bon sens, celle qu’on a toujours connue.
Il est d’ailleurs remarquable de penser que les familles ou les couples qui nous consultent prennent la peine de nous poser leurs problèmes de manière à rentrer dans ce qu’ils croient être nos schémas. Créer un symptôme n’est-il pas la mise en forme de quelque chose de très complexe dans une forme repérable par le thérapeute ? Pour peu que ce dernier se félicite d’identifier ce qu’on lui présente, il se trouve enfermé dans ce qu’il connaît déjà et forme ainsi avec le système, bien malgré lui, un système rigide.

C’est dans ces termes que nous vivons les résistances de nos collègues en formation :

  • une peur de la nouveauté,
  • un refus du processus pédagogique qui consiste à mettre l’accent sur l’échange et le partage plutôt que sur la rivalité de ce qu’autrui possède.

Il s’agit d’un apprentissage de la reconnaissance de la compétence de chacune des parties. Le thérapeute, lorsqu’il rencontre la famille, ne s’inscrit pas lui-même dans une relation de compétence dominatrice mais peut choisir de s’inscrire dans une compétence partagée. L’expression « c’est vous qui savez » peut avoir du sens : elle est une attitude paradoxale par rapport au changement. « Vous savez vous comment je devrais changer » revient à dire que je me garderai bien de changer réellement.
Il s’agit ici aussi de distinguer le rôle du formateur de celui du professeur. Le formateur a besoin de s’assurer de l’engagement personnel du candidat à sa propre évolution par un travail sur ses résistances au changement. Et de considérer le refus de l’engagement comme faisant partie de la meilleure manière de s’inscrire à titre personnel dans le processus de changement. Ce travail se faisant tant lors de la présentation de son travail clinique que lors de l’acquisition des points de théorie. Nous associons, bien entendu, les deux, dans un mouvement de proximité à un vécu personnel et de distance dans un effort de conceptualisation.

Que proposons-nous ?

Il n’est pas possible d’imaginer que l’apprentissage de la théorie se fasse sur le modèle du cours ex-cathedra avec examen à des fins d’évaluation. Cela n’est pas possible, parce qu’ils se formatent à la pensée unique, par matière, faisant ainsi de nombreux clivages alors qu’ils doivent au contraire, lorsqu’ils sont en thérapie ou en intervention être multitâches, c’est-à-dire être capables de réagir à un ensemble d’informations pour les assembler de manière différente et en lien avec un ailleurs.

Nous demandons à chacun de mettre sur le site une synthèse de ce qu’il a lu. Cette synthèse doit être lue par l’ensemble des participants avant notre réunion commune, de telle sorte que nous puissions échanger sur les concepts ou idées proposées, et à nouveau réintégrer par écrit sur le site le fruit de cet échange collectif. Il va sans dire que celui-ci reste à la disposition de l’ensemble des collègues en formation (ou de tous les contributeurs du site) et est susceptible d’être modifié.

Il s’agit en fait de constituer la base d’un réseau de savoirs et de fonder son identité professionnelle non pas sur le savoir comme défense, mais sur le savoir comme ouverture aux autres. Cette démarche se rapprochant beaucoup plus du travail du clinicien.

Outre ce but, il en existe encore deux autres :
• Recourir à l’écrit et questionner le savoir,
• Se débarrasser du mode d’évaluation fixe pour le remplacer par le concept d’évolution.

Comment construire son identité professionnelle ?
Trop souvent l’image que donne le thérapeute confirmé au débutant c’est d’être trop exclusivement créatif. Ce que le débutant comprend comme devant s’appuyer exclusivement sur ses résonances personnelles et ses intuitions pour rebondir naturellement sans aucune référence à un tiers extérieur.
Or l’usage du dialogue intérieur et des résonances personnelles sont là précisément pour personnaliser les concepts théoriques.
Si la théorie peut faire tiers dans la relation thérapeutique, elle n’est pas seule : nous mettons également l’accent sur le savoir d’expérience, l’un n’allant pas sans l’autre.
Le savoir d’expérience et nos conceptions théoriques ne deviennent des références pour nous que si elles sont partagées avec d’autres.

Conclusion

Nous devons laisser auprès de nos collègues des modèles pour l’exercice de leur vie professionnelle au-delà de la période de formation. Le site, dans sa nouvelle mouture, est un espace qui laisse des traces de la préoccupation d’échanges entre collègues soit de savoirs d’expériences, soit de savoirs théoriques co-construits avec d’autres, y compris avec nos consultants. Cet espace est une manière d’appartenir à un réseau de personnes partageant les mêmes centres d’intérêt, sans cloisonnements entre elles puisque le site est ouvert à tous.
Nous avons pu faire l’expérience de la satisfaction des uns et des autres d’avoir contribué par leur travail à laisser une matière écrite qui pourrait être reprise et retravailler encore par ceux qui leur succéderont.

[1Merci à tous les collègues en formation qui par leurs commentaires, critiques ont participé à de multiples réajustements. Merci à mes collègues de travail : H. Schrod, C. Coulon, J. Weber, et aussi à I. Neirynck et J. Pugin.


enregistrer pdf
Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 763 / 1339528

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Présentation de l’espace de partage sur la systémique  Suivre la vie du site LES RESSOURCES DE LA SYSTÉMIQUE DANS LA RENCONTRE (...)  Suivre la vie du site La reconnaissance des savoirs de la famille, du couple (...)  Suivre la vie du site Les savoirs échangés   ?

Site réalisé avec SPIP 3.2.7 + AHUNTSIC

Creative Commons License