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2 La psychothérapie n’est pas un sport de combat : le plaisir comme source de désaliénation

mardi 16 mars 2021 par Melen Marc , beaujean

Les activités proposées dans le cadre de Idres ASBL mettent en avant le plaisir : Plaisirs d’Expériences Partagées, Plaisirs de Lectures Partagées,…Cette insistance sur la notion de plaisir peut paraître surprenante voire passer pour une provocation. En effet, rédiger une vignette clinique ou commenter une lecture demande un travail non négligeable au vu du temps et des efforts d’élaboration que requiert ce genre d’exercice. Associer la notion de plaisir à nos activités n’a rien non plus d’une manœuvre séductrice. Les dispositifs proposés demandent des efforts et nous ne cherchons pas à les travestir sous les apparences du divertissement.

Si nous nous risquons à évoquer la notion de plaisir, c’est parce que nous pensons que nos propositions invitent les participants à se (re)mettre au contact des parts les plus vivantes d’eux-mêmes.

Le travail de thérapeute/intervenant comporte une part vocationnelle. Quelque chose dans son histoire, le pousse à se rendre disponible à autrui pour l’aider à trouver des issues aux impasses relationnelles ou existentielles dans lesquelles il se trouve. Les motivations sous-tendant cette disposition au partage sont probablement multiples. Certes, il y a une sensibilité à la souffrance qui, sous-tendue par une aptitude à l’empathie, suscite l’envie de se mettre à l’écoute des difficultés d’autrui. Mais il y a surtout une insatiable curiosité pour les façons dont les humains tentent d’organiser leur vie et lui donner du sens.

Cet intérêt n’est pas propre à la psychothérapie. Elle caractérise différentes formes de quête spirituelle, philosophique ou scientifique. La thérapie/intervention offre ce privilège extraordinaire de le faire avec ceux-là même qui sont engagés dans l’entreprise de quête de sens. Nous ne travaillons ni sur des concepts, ni avec des sujets d’investigation scientifique. Ceux que nous rencontrons nous font ce présent de nous inviter à partager avec eux des tranches de vie, des parts d’intime, afin d’élaborer avec eux des manières de modifier leurs représentations. Vu sous cet angle, le travail représente donc un espace de réalisation personnelle animé par le plaisir de la quête partagée du sens de l’existence.

Pourtant, au fil du temps, la flamme vocationnelle risque de ne plus suffire à nourrir la vitalité du thérapeute/intervenant. Si nous nous dévitalisons et accomplissons sans âme le travail, celui-ci nous aliène. Devenant étrangers à nous-même, nous agissons comme des robots, comme des bons petits soldats d’une autorité supérieure ou comme des rebelles totalement prévisibles contre cette autorité. Le travail perd de l’intérêt.

Pourtant cette profession, nous l’avons choisie. Dès lors, si nous accordons aux lourdeurs du travail la juste place qui leur revient et que nous nous recentrons sur l’élaboration de l’expérience vécue, les lourdeurs s’estompent et nous réinjectons du sens dans ce que nous faisons.

En nous libérant, par l’imaginaire, du joug de la contrainte, nous cessons d’être esclaves de notre travail et nous accordons de l’importance à ce qui compte vraiment : la richesse de la rencontre et le partage avec d’autres des trésors qu’elle nous apporte en terme de connaissance de soi et des autres.

Partir de sa subjectivité et la façonner pour dégager quelque chose qui fait sens pour soi d’une manière transmissible à d’autres - de sorte qu’ils y voient une invitation à livrer leur propre subjectivité -, nous restitue notre statut de sujet acteur des expériences cliniques vécues ou des lectures assimilées. Les échanges entre les participants amplifient encore ce mouvement de vitalité. En effet, l’engagement réciproque de plusieurs collègues crée un réseau d’échanges où nous pouvons faire l’expérience d’une coopération bénéfique pour tous.

Pour synthétiser notre propos de manière métaphorique, deux mythes nous viennent à l’esprit. Le mythe de Prométhée et Epiméthée nous rappelle que les choses sont ainsi faites que l’Homme, pour vivre une vie bonne n’a d’autre choix que de transformer la nature. En effet, il n’est pas, au contraire des animaux, dotés par nature des caractéristiques lui permettant de mener sa vie sur terre. Le feu volé aux dieux par Prométhée symbolise les multiples instruments de transformation inventés par l’Homme. En volant le feu aux dieux, Prométhée offre à l’Homme le meilleur moyen de ne pas sombrer dans la victimisation. Certes, le travail impose des efforts mais pour les rendre bénéfiques l’Homme, toujours selon le mythe, dispose d’un attribut important : le sens de l’esthétique, source de plaisir. Le mythe invite donc à réaliser le travail en visant une forme d’accomplissement par le plaisir.

Nous pensons au mythe de Sisyphe également, emblématique de la tâche répétitive et absurde : quel sens peut bien avoir cette punition consistant à obliger un Homme à pousser un volumineux rocher avant de devoir recommencer parce que celui-ci dévale inéluctablement la pente, une fois arrivé au sommet ? Comme l’a très bien montré Christophe Dejours dans ses travaux sur les souffrances liées au travail, celui-ci ne devient source de pathologies que lorsque nous perdons la capacité de le réenchanter, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Il a ainsi montré que des ouvriers pouvaient résister à l’effet débilitant d’une tâche répétitive et en soi dépourvue de sens s’ils y injectent un imaginaire porteur de sens. Peut-être Sisyphe, comme le suggère Albert Camus, s’efforce-t-il lui aussi de réinjecter de l’imaginaire, de sorte qu’il accepte l’absurde de sa situation. Dans le contexte qui est le nôtre, si nous conservons notre statut de sujet acteur, le travail cesse d’être un rocher que nous poussons « bêtement » jusqu’au sommet d’une pente pour le voir ensuite dévaler la pente, nous obligeant à recommencer.

Le poids des obligations, qui font écho à nos loyautés familiales, est tellement lourd que nous le portons à tout moment. Se déposent en nous des visions du monde que nous généralisons alors à toutes nos initiatives. Le risque est donc d’aborder la rédaction de vignettes cliniques ou de notes de lecture de manière négative. Nous vous invitons plutôt à faire comme Prométhée et Epiméthée, aborder les efforts que représente ce travail en ne perdant pas de vue le plaisir que l’on peut ressentir à réaliser quelque chose qui va nourrir notre créativité, renouveler l’exploration de diverses facettes de nous-même et des autres dans un engagement librement consenti.


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