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Dessoy, Goffin, Wery, Jadot, Boulanger : L’état stable du système familial : une analyse organisationnelle

vendredi 4 septembre 2020 par Dessoy Etienne

Article publié dans la revue Thérapie Familiale, Genève, 1980, vol. I, n° 4, pp. 339-351. En collaboration avec Sylvie GOFFIN, Andrée WERY, Guy L. JADOT et Michel BOULANGER

L’ETAT STABLE DU SYSTEME FAMILIAL:UNE ANALYSE ORGANISATIONNELLE*

Cet article présente l’analyse de l’état stable, analyse qui constitue en fait la première partie d’une étude plus vaste, celle d’un modèle organisationnel de la famille avec un patient désigné. Nous allons en développer brièvement les idées maîtresses afin que le lecteur puisse placer ce présent article dans son contexte.

Le double-lien décrit par G. Bateson et al. ne peut exister isolément mais s’intègre nécessairement dans une boucle organisationnelle pathogène plus large. Cette boucle associe en les organisant entre eux les trois éléments suivants :
le double-lien observé dans le sous-système d’un parent et du patient désigné, un paradoxe de type logique qui émerge des modifications produites dans le second sous-système formé par l’autre parent et éventuellement d’autres personnes
, enfin une antinomie dans la définition des lois de l’état stable résultant de sa transformation.

Une nouvelle organisation familiale émerge, elle procède de trois contraintes qui s’appellent et se répondent dans une relation complémentaire spécifique :

  • l’une est pragmatique (double-lien),
  • l’autre logique (paradoxe de type logique), et
  • la troisième sémantique (antinomie).

Cette triple contrainte nous paraît représenter la plus petite unité systémique pathogène.

I. L’ORGANISATION D’UN SYSTÈME

Définir la nature et la fonction de l’état stable d’une famille nécessite au préalable une nouvelle définition du système qui inclut le concept d’organisation. Ce détour nous permettra de proposer une nouvelle conception de l’état stable qui ne se limitera pas, comme c’est habituellement le cas, tant dans la recherche théorique que dans les thérapies familiales, au seul jeu des rétroactions négatives.

1. Définition d’un système

La définition que l’on retrouve classiquement en thérapie familiale est celle de Hall et Fagen, reprise par P. Watzlawick (6) : « Un système est un ensemble d’objets et les relations entre ces objets et entre leurs attributs ». (p. 12).

Cette définition, comme celles de nombreux autres auteurs, fait intervenir deux caractères : l’interrelation des éléments d’une part et l’unité globale constituée par ces éléments en interaction d’autre part.

C’est ici qu’intervient un des apports essentiels d’E. Morin (4) qui propose de lier les concepts de totalité et d’interaction par celui d’organisation.

Et de rappeler la définition de E. de Saussure : « Le système est une totalité organisée, faite d’éléments solidaires ne pouvant être définis que les uns par rapport aux autres, en fonction de leur place dans cette totalité ».

Ainsi, selon Morin, il ne suffit plus ". . . d’associer interrelation et totalité, il faut aussi lier totalité à interrelation par l’idée d’organisation.

L’organisation, concept absent de la plupart des définitions du système, était jusqu’à présent comme étouffée entre l’idée de totalité et l’idée d’interrelation, alors qu’elle lie l’idée de totalité à celle d’interrelation, les trois notions devenant indispensables« (p. 102). Cette articulation permet à E. Morin de proposer une définition du système, que nous reprendrons à notre compte : ». .. comme unité globale organisée d’interrelations entre éléments, actions ou individus" (p. 102).

2. L’organisation

Cette définition nous conduit à examiner ce que E. Morin appelle le « concept trinitaire »

organisation système

interrelation

Le concept d’interrelation renvoie aux types de liaisons entre les éléments et entre les éléments et le tout.

Le concept de système renvoie à l’unité complexe du tout, à ses caractères et ses propriétés phénoménales.

Le concept d’organisation enfin renvoie à l’agencement des parties, dans et par le tout.

Prenons l’exemple des isomères qui sont composés de la même formule chimique et ont la même masse moléculaire mais présentent néanmoins des propriétés différentes du fait d’une différence dans l’agencement des liaisons entre atomes dans la molécule. « Nous pressentons par là, le rôle considérable de l’organisation si celle-ci peut modifier les qualités et les caractères des systèmes constitués d’éléments semblables mais agencés, c’est-à-dire organisés différemment » (4) (p. 104).

3. L’organisation de la différence

Le système est un et multiple et se fonde sur l’organisation des différences. Toute interrelation organisationnelle suppose à la fois des liens entre éléments et le maintien des différences sans lesquelles tout se confondrait.
Ainsi chaque constituant d’un système a une double identité :

  • son identité propre et
  • son identité liée à sa participation au tout.

Cela pose le problème de la relation complexe complémentaire, concurrente et antagoniste entre la diversité et l’unité, entre le déploiement de la variété et l’ordre répétitif. « La prédominance de l’ordre répétitif étouffe toute possibilité de diversité interne et se traduit par des systèmes pauvrement organisés et pauvrement émergents ( . . . ) à l’autre limite l’extrême diversité risque de faire éclater l’organisation et de la transformer en dispersion . . . » (4) - (p. 116).

4. L’antagonisme organisationnel

E. Morin (4) exprime que :
« Toute interrelation organisationnelle suppose l’existence et le jeu d’attractions, d’affinités, de possibilités de liaisons ou de communications entre éléments ou individus ».

Mais, le maintien des différences suppose également l’existence de forces d’exclusion, de répulsion, de dissociation, sans lesquelles tout se confondrait et aucun système ne serait concevable.

« Il faut donc, continue l’auteur, que : »dans l’organisation systémique, les forces d’attraction, affinités, liaisons, communications etc. . . prédominent sur les forces de répulsion, exclusion, dissociation, qu’elles inhibent, contiennent, contrôlent, en un mot virtualisent ( . . . )

Ainsi, toute relation organisationnelle, donc tout système, comporte et produit de l’antagonisme en même temps que de la complémentarité. Toute relation organisationnelle nécessite et actualise un principe de complémentarité, nécessite et plus ou moins virtualise un principe d’antagonisme" (p. 118-119).

Ainsi, les Proto-étoiles se constituent par rassemblements gravitationnels ; l’accroissement de densité accroît l’accroissement de densité ; cette densité devient telle, au cœur des noyaux astraux, que les collisions entre particules se multiplient de façon de plus en plus violente, jusqu’à déclencher des réactions thermonucléaires en chaîne : dès lors l’étoile s’allume. Elle devrait exploser, comme une bombe à hydrogène, mais la ruée gravitationnelle au cœur de l’étoile est de nature quasi implosive si bien que les deux processus se régulent. Les forces de liaison (principe de complémentarité) prédominent sur les forces de dissociation (principe d’antagonisme) et maintiennent l’étoile en vie.

Après avoir exprimé que l’antagonisme est une fonction indispensable à l’existence même d’un système, E. Morin (4) montre que la complémentarité produit elle-même un autre antagonisme : « . . . Aux antagonismes que suppose et virtualise toute liaison ou toute intégration, se conjuguent des antagonismes que produit l’organisation des complémentarités ( . . . ) ».

L’organisation des complémentarités est inséparable de contraintes ou répressions ; celles-ci virtualisent ou inhibent des propriétés qui, si elles devaient s’exprimer, deviendraient anti-organisationnelles et menaceraient l’intégrité du système.

Ainsi, les complémentarités qui s’organisent entre les parties secrètent des antagonismes, virtuels ou non ( . . . ) C’est donc le principe de complémentarité lui-même qui nourrit en son sein le principe d’antagonisme ( . . . )« (p. 119). Les forces de liaison qui assurent la vie de l’étoile et représentent le principe de complémentarité de ce système, trouvent leur origine dans la conjugaison des deux processus antagonistes (la tendance explosive et la ruée gravitationnelle de nature implosive) qui annulent leurs effets en une régulation mutuelle. Cette régulation assurera une vie à l’étoile jusqu’à l’explosion ou la contraction finale, c’est-à-dire au moment où une des deux forces antagonistes l’emportera nettement sur l’autre faisant ainsi disparaître le principe de complémentarité. »Tout système présente donc une face diurne émergée, qui est associative, organisationnelle, fonctionnelle, et une face d’ombre, immergée, virtuelle qui en est le négatif. Il y a antagonisme latent entre ce qui est actualisé et ce qui est virtualisé. La solidarité manifeste au sein du système et la fonctionnalité de son organisation créent et dissimulent à la fois cet antagonisme porteur d’une potentialité de désorganisation et de désintégration.

On peut donc énoncer le principe d’antagonisme systémique : « l’unité complexe du système à la fois crée et refoule de l’antagonisme » (p. 119).

Avant d’aborder la question de la régulation d’un système humain, il est intéressant d’entendre l’explicitation qu’en fait E. Morin (4) lorsqu’il se place au niveau des systèmes généraux.

« . . .Tout système dont l’organisation est active est en fait un système où les antagonismes sont actifs. Les régulations supposent un minimum d’antagonismes en éveil. La rétroaction qui maintient la constance d’un système ou régule une performance est dite négative (rétroaction négative), terme fort éclairant : déclenchée par la variation d’un élément, elle tend à annuler cette variation. L’organisation tolère donc une marge de fluctuations qui, si elles n’étaient inhibées en deçà d’un certain seuil, se développeraient de façon désintégrante en rétroaction positive. La rétroaction négative est donc une action antagoniste sur une action qui elle-même actualise des forces anti-organisationnelles. On peut concevoir la rétroaction négative comme un antagonisme d’antagonisme, une anti-désorganisation ou anti-anti-organisation. La régulation dans son ensemble peut être conçue comme un couplage d’antagonismes où l’activation d’un potentiel anti-organisationnel déclenche son antagoniste, lequel se résorbe lorsque l’action anti-organisationnelle se résorbe. Ainsi, l’organisation active lie de façon complexe et ambivalente complémentarité et antagonisme » (pp. 119 à 121). L’exemple de la genèse du Cosmos met en lumière l’importance des rétroactions négatives dans la création et la vie des systèmes. Les concentrations gravitationnelles sont des déviances puis des tendances dans le processus majoritaire de dispersion. « . . » Les rétroactions positives sont morphogénétiques puisqu’une rétroaction positive gravitationnelle opère la genèse d’une étoile et que deux rétroactions positives antagonistes lui donnent vie. Toutefois, il est clair qu’il faut deux rétroactions positives inverses pour que l’effet destructeur de chacune soit annulé et cette annulation prend forme de rétroaction négative. Il est clair que toute boucle est annulation de rétroaction positive" (4) - (p. 220).

Dans la Théorie Générale des Systèmes, von Bertalanffy énonçait déjà la présence de cette bi-polarité fondamentale que reprend et explicite E. Morin. Chaque système vivant, disait von Bertalanffy doit être caractérisé par deux fonctions apparemment contradictoires : la tendance homéostatique et la capacité de transformation, le jeu de ces deux fonctions maintenant le système en équilibre provisoire en garantit l’évolution. Cependant, von Bertalanffy n’a pas exprimé le caractère organisationnel du principe d’antagonisme.

II. ETUDE DE L’ÉTAT STABLE

1. Une conception holistique de l’homéostasie

Constatant le double emploi qui est fait du terme « homéostasie » (comme fin et comme moyen), P. Watzlawick (6) propose de « parler de l’état stable ou de la constance d’un système », c’est-à-dire la fin, « état qui est en général maintenu grâce à des mécanismes de rétroaction négative » (p. 144), les moyens. S’il remarque l’insuffisance d’un « pur et simple modèle d’homéostasie » (p. 145), P. Watzlawick (6) nous laisse cependant sur notre faim, car rien n’est proposé qui permette de comprendre la nature de la complexité organisationnelle qui se régule dans une rétroaction négative, surtout quand on sait que la rétroaction positive est souvent considérée comme un parasite dans la communication et que les auteurs ont tendance à l’écarter de leur champ d’observation.

Notre expérience clinique témoigne bien sûr de ce que les familles perturbées (et particulièrement les familles d’enfants psychotiques chroniques avec lesquelles nous travaillons généralement) se révèlent réfractaires au changement et tendent à se maintenir dans un ’statu quo’ qui, en dernière analyse, relève certainement de rétroactions négatives. Mais, nous avons également appris qu’une analyse en ces seuls termes de l’équilibre complexe de ces familles se révèle radicalement insuffisante. Se borner à décrire ces familles comme des « systèmes à forte homéostasie » revient à occulter une grande partie de la réalité complexe de l’organisation des interrelations (qui aboutit, il est vrai, à l’émergence d’un patient identifié dont les comportements renforcent une rétroaction négative finale). Nous ne sommes pas loin de l’explication par les « vertus dormitives de l’opium », comme dans la comédie de Molière. Nous allons montrer que l’état stable, si peu approché par les différents auteurs, se construit sur de puissantes rétroactions positives qui, avec les rétroactions négatives, s’organisent en une configuration particulière.

2. Définition et création de l’état stable

Nous nous attacherons ici à l’état stable tel qu’il peut exister dans un système familial ordinaire, bien que nos préoccupations cliniques nous orientent plutôt vers l’étude de systèmes incluant un patient identifié.
Comprendre la construction de l’état stable dans de tels systèmes nécessiterait des développements qui ne trouveront pas leur place dans le cadre de cet article. Nous les avons rapidement exposés ailleurs et espérons pouvoir bientôt en publier un développement aussi complet que possible.

Tout jeune couple doit répondre à cette question : « Comment allons-nous vivre ensemble ? », question qui renvoie à l’existence des règles familiales, introduites par D.D. Jackson (3).

A côté de cet ensemble de lois familiales que nous appellerons « complexe de lois organisationnelles » existent des lois personnelles qui fondent la singularité de l’individu. Lois familiales et lois personnelles entretiennent entre elles des relations complexes que nous allons tenter de montrer progressivement. Illustrons d’abord notre propos en retenant deux lois universelles inhérentes à tout système : lois d’unité et d’autonomie et voyons, un peu naïvement sans doute, quel pourrait être leur sort dans la formation d’un jeune couple (tout à fait imaginaire, faut-il le souligner).

Françoise est une jeune fille qui, chez elle, a comme rôle de renforcer par ses comportements un complexe de lois organisationnelles tournant autour du thème de l’unité bien que secrètement elle aspire aussi à vivre libre et autonome.

Mais le thème qui domine l’ensemble de la vie familiale est celui de l’unité et chaque membre participe à sa manière à entretenir ce complexe de lois. Un jour, elle fait la rencontre d’un jeune homme qui se montre indépendant et fort libre des contingences familiales. Patrick, appelons-le ainsi, se soumet au complexe de règles qui organise sa propre famille dans le sens de l’autonomie, mais nous savons que, bien qu’il ne le montre guère et ait même sans doute quelques réticences à le reconnaître, il est en fait attiré par la vie en société, les rapports humains intenses et stables . . . Dans sa famille cependant, c’est un désir qu’il doit réfréner car on s’y montre très respectueux de l’autonomie entre les personnes et on la favorise.
Patrick et Françoise apprennent à se connaître et se révèlent rapidement fort attirés l’un vers l’autre, chacun pensant trouver chez son partenaire un moyen de développer ses tendances personnelles, jusque là restées latentes. Bientôt apparaîtront les difficultés de la vie en commun et, si leur relation résiste à l« ’épreuve de la réalité », c’est le signe qu’un nouvel état stable s’est créé entre eux. Cet état stable est la définition du rapport entre les tendances personnelles. Supposons que le rapport entre le complexe de lois organisationnelles de la famille de Patrick et sa loi personnelle ait été du type

intensité 5 du complexe de lois organisationnelles (tournant autour de l’autonomie)
intensité 2 de la loi personnelle d’unité.

Chez Françoise le rapport était à peu près inverse

intensité 5 du complexe de lois organisationnelles (tournant autour de l’unité)
intensité 1 de la loi personnelle d’autonomie

Le nouvel état stable qui se crée au sein du jeune couple peut donc être décrit par le rapport suivant

intensité 4 de la loi d’unité
intensité 3 de la loi d’autonomie

Ce rapport entre l’intensité des deux lois stabilise provisoirement le nouveau système et l’assied. Il est une troisième définition issue de leur capacité à trouver un compromis où chacun va gagner et perdre quelque chose à la fois. En effet, la jeune fille, tout en augmentant ses possibilités de s’autonomiser, devra tenir compte, si elle veut vivre avec cet homme, de la nécessité d’actualiser aussi des comportements qui favoriseront l’unité familiale. Si bien que l’intensité ’3’ de la loi d’autonomie est peut-être une intensité inférieure à celle qu’elle aurait ’souhaité’ actualiser dans l’absolu. Quant au jeune homme, il tire avantage d’une vie familiale beaucoup plus importante que celle qu’il a connu dans sa jeunesse ; s’il veut vivre avec cette jeune femme, il devra cependant accepter que la loi d’autonomie reste vivante dans le couple. Dès lors, l’intensité ’4’ de la loi d’unité est peut-être inférieure à ce qu’il aurait ’souhaité’ qu’elle soit s’il n’avait du ’composer’ avec sa compagne. Nous constatons que les intensités inscrites dans l’état stable ne correspondent pas à l’idéal de chaque personne prise isolément. Ces intensités sont donc bien un troisième terme par rapport aux intensités désirées des deux personnes. Elles sont la résultante des multiples interactions, un arrangement original construit à partir des échanges dans le jeune couple. Il est important de bien comprendre que ce nouveau complexe de lois organisationnelles n’est pas quelque chose imposé de l’extérieur, mais la définition d’un état stable qui reflète le plus exactement possible l’arrangement que deux êtres différents trouvent, à un moment donné, pour organiser leur communauté.

3. La polarisation de l’état stable

Ce complexe de lois est en quelque sorte polarisés Nous voulons dire que l’unité organisationnelle qui émerge du rapport des lois dirige la famille vers l’actualisation d’une tendance préférentielle, c’est-à-dire que le rapport 4/3 qui caractérise l’état stable de notre exemple signifie pour l’observateur étranger une organisation qui tiendrait davantage compte de l’unité à maintenir dans la famille sans pour autant négliger l’autonomie des personnes. Entendons-nous bien, c’est la résultante elle-même du rapport entre l’intensité des deux lois qui donne la polarisation de l’état stable et non pas une loi au détriment de l’autre. Nous sommes ici plus en présence d’une combinaison chimique que d’une quantification physique. L’idée de polarisation recouvre l’ensemble des forces complémentaires nécessaires à l’existence d’un système. C’est la face visible et associative de la famille, ce qui lui donne sa cohésion, son originalité et la distingue des autres familles. La face cachée du système recouvre les forces antagonistes virtualisées : l’observation des éléments qui constituent l’état stable indique deux ensembles de lois qui entretiennent entre eux des relations complémentaires diverses, différentes, concurrentes ou antagonistes. Si le rapport 4/3 maintenu dans un relatif non-changement se modifie brusquement et présente un nouveau rapport entre des intensités symétriques de lois (par ex. 6/6), cette modification rend les lois franchement et uniquement antagonistes au point que, s’il fallait donner une définition littéraire de l’état stable à ce moment, l’écart entre les lois les rendant incompatibles ferait de cette définition une véritable antinomie. A cet instant, les forces complémentaires et la polarisation disparaissent. Les forces antagonistes s’actualisent, plaçant le système en crise ou le faisant disparaître. Notre expérience clinique nous permet d’observer une troisième solution que nous nous bornerons à esquisser. Il arrive que la crise ouverte ou l’éclatement du système soit impossible. Le système impose alors à tous ses membres une nouvelle et très puissante complémentarité rigide d’un type très particulier qui a le « mérite » d’éviter l’éclatement et l’ouverture de la crise. Nous constatons que, pour se maintenir vivant, ce système se dote d’une nouvelle organisation qui impose à l’ensemble des membres des interrelations pathogènes dont le plus souvent émerge, par nécessité organisationnelle, un patient désigné.
Nous venons d’exprimer que la structure de l’état stable actualise ordinairement des forces complémentaires et polarise le système familial. Cette même structure contient en elle les ferments de forces antagonistes qui ordinairement restent virtualisées.

4. L’organisation de la complémentarité

A première vue on pourrait comprendre que l’accord trouvé par le jeune couple se maintient tel quel et se reflète dans l’état stable. Penser cela serait croire que l’état stable figé dans l’immobilisme aurait un statut comparable à un code de lois rigides, extérieures à la famille , code auquel il faut se soumettre. En réalité cet état stable est la résultante des interrelations que les personnes ont entre elles et une réciprocité circulaire relie les interrelations à la définition de l’état stable. Autrement dit, cette définition s’actualise dans les interrelations en pouvant les modifier et en retour les interrelations influencent l’état stable. Or, les interactions se font suivant un jeu de balance extrême¬ment délicat, fragile et souple à la fois. Dans les meilleures situations d’entente conjugale, les rééquilibrations sont minimes, mais il faut bien voir que même là, l’antagonisme entre les tendances unitaire et autonome reste potentiellement présent puisque ces deux complexes de lois sont inscrits dans l’état stable.
Il arrivera qu’un conjoint ait tendance à accentuer le poids de sa composante personnelle : cette démarche peut être considérée comme un acte antagoniste qui s’actualise et porte sur l’équilibre précédent. Si la jeune femme se montre indépendante plus qu’il n’a été décidé implicitement de l’être entre eux deux, nous la voyons proposer un changement par rapport à ce qui a été antérieurement défini ; c’est bien là une rétroaction positive à laquelle va répondre le mari par une sur-activation de tendances unitaires dans le but de maintenir ou de faire revenir la définition de la vie commune dans les rails antérieure¬ment établis. A cet instant, le mari se montre antagoniste à l’antagonisme de sa femme. De même, si le mari montre de plus en plus une tendance au resserrement des liens et qu’il oblige sa femme par exemple à jouer la ’fée du logis’ bien davantage qu’il ne l’avait été décidé implicitement auparavant, ce faisant le mari propose un changement qui passe par un ensemble de rétroactions positives. A ces messages la femme rétroagira en développant davantage de comportements auto¬nomes destinés à rétablir la situation antérieure. Elle aussi, à ce moment, devient une antagoniste à l’antagonisme montré par son mari.

Le jeu des rétroactions et des antagonismes entre les deux complexes de lois se réalise par de constantes ruptures d’équilibre qui tentent de se contre-balancer l’une l’autre. Aucune des deux propo¬sitions n’est conforme au rapport inscrit dans l’état stable et pourtant c’est par ce jeu que la polarisation se maintient dans un non-changement relatif et qu’une lente évolution s’observe. L’état stable est donc en perpétuel devenir, il reflète à tout moment la dynamique des interrelations et de celle-ci émerge la rétroaction négative du système issue de la conjugaison entre deux rétroactions positives antagonistes qui annulent leurs effets et maintiennent la famille dans la complémentarité.

5. Les niveaux de l’organisation

Nous terminerons cette analyse par une distinction qui prendra toute son importance lorsque l’on voudra aborder les systèmes « pathologiques ». Nous avons déjà dit que l’état stable est la résultante des interactions entre les membres du couple et n’est en fait identique à la proposition de lois personnelles d’aucun des conjoints. Il constitue donc un troisième terme stabilisateur qui définira le non-changement relatif du couple.
Donc, en considérant de façon hiérarchique l’organisation du système, nous pouvons constater que l’état stable se situe à un niveau hiérarchique supérieur à celui des lois personnelles de chacun des conjoints. Autrement dit, la tentative éventuelle de l’un ou de l’autre conjoint de définir unilatéralement cet état stable équivaudra à un paradoxe de type logique, qui déclenchera dans le système des modifications fondamentales amorçant le processus « pathologique »

CONCLUSION

De nombreux auteurs ont souligné l’importance de tenir compte, en plus des tendances au non-changement, des capacités de transformation existant au sein de tout système. Von Bertalanffy avait déjà attiré l’attention sur cette bipolarité fondamentale des systèmes mais n ’était pas arrivé, comme l’a fait Morin, à exprimer le caractère organisationnel du principe d’antagonisme. Dans le domaine de recherche qui est le nôtre, malgré certaines mises en garde (Speer, 5), on en est généralement resté à la rétroaction négative, tout comme l’a longtemps fait la cybernétique. Une conception des systèmes familiaux, qu’ils soient normaux ou « pathologiques », comme essentiellement gouvernés par le jeu des rétroactions négatives nous a paru incomplète et génératrice d’impasses au niveau théorique et peut-être de déboires sur le plan thérapeutique. Avec l’aide des outils conceptuels développés par E. Morin, nous avons voulu proposer une autre approche (qualifiée d’organisationnelle) des systèmes familiaux, approche qui a abouti à des concepts comme celui d’état stable polarisé, d’antagonisme. . . Les chercheurs et les praticiens qui voudront bien s’y mettre à l’écoute ne pourront que favoriser le travail des autres chercheurs et praticiens que nous sommes en répondant à notre démarche par d’autres propositions, complémentaires ou antagonistes.

BIBLIOGRAPHIE

1. Boulanger M. (1980) : Propositions pour un modèle organisationnel de la famille de l’enfant névrotique ou border-line. Communication au IXème Congrès de l’Association Internationale de Cybernétique, Namur.

2. Dessoy E. (1980) : Eléments d’une approche organisationnelle de la famille avec un enfant psychotique chronique quasi depuis la naissance. Communication au « Colloque Pluridisciplinaire sur la Psychose », Ottignies.

3. Jackson D.D. (1965) : « The study of the family », Family Process, 4, pp.1-20.

4. Morin E. (1977) : La Méthode, tome I : La Nature de la Nature, Paris, Seuil.

5. Speer D. (1970) : « Family systems : Morphostasis and Morphogenesis, or Is Homeostasis Enough ? », Family Process, 9, 3, pp. 259-278.

6. Watzlawick P. et coll. (1972) : Une logique de la communication, Paris, Seuil,.


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