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Real del Sarte : Les conditions d’un travail sur les ressources et les compétences coopératives dans les situations de couple

Thérapie familiale, Genève, 2004, Vol. 24, No 3, pp. 349-356

mercredi 26 août 2020 par Real del Sarte Olivier

Résumé : Les conditions d’un travail sur les ressources et les compétences coopératives dans les situations de conflit de couple.

En tant que thérapeute d’inspiration systémique nous nous sommes intéressé à l’équilibration des échanges coopératifs au sein d’un couple.

Une forme fondamentale et basique de l’échange coopératif nous est donnée par R. Axelrod sous la forme du Tit For Tat (TFT). Cette forme
minimale de l’échange est menacée ou se détériore chez les couples qui nous consultent. Dans une perspective que nous appelons « etho-psychologique » nous avançons que la condition essentielle pour qu’un tel processus de coopération s’établisse ou se réinstaure implique la confiance en la permanence des systèmes de valeurs des acteurs de l’échange.

Tout sentiment de trahison, tromperie, violence survenant dans le processus de l’échange touche les échangeurs dans leur intégrité psychologique et somatique. La reconnaissance mutuelle et la communication autour de ces vécus terrorisants, permettent la reprise de l’échange coopératif, non seulement au niveau de ce qui est échangé mais surtout au niveau de l’évolution et de la « psychogénérativité » des échangeurs eux-mêmes.

  LES CONDITIONS D’UN TRAVAIL SUR LES RESSOURCES ET LES COMPÉTENCES COOPÉRATIVES DANS LES SITUATIONS DE CONFLIT DE COUPLE

Olivier REAL DEL SARTE : Psychothérapeute FSP, enseignant FPSE, Université de Genève. Formateur et Intervenant systémique au CERFASY (Neuchâtel).

En tant que thérapeute d’inspiration systémique, nous nous sommes intéressés à l’équilibration des échanges coopératifs au sein d’un couple.

I. Boszormanyi-Nagy(2) en a donné une version très élaborée qu’il a magnifiquement thématisée en termes d’équilibre des dettes et des mérites intra et intergénérationnels.
Son modèle nous laisse cependant en partie insatisfait dans la mesure où cet équilibre des dettes et des mérites prend la forme d’une sorte d’impératif catégorique kantien qu’il appelle « la justice de l’ordre humain » dont nous manque l’enracinement et la genèse.

R. Axelrod (1), avec son tableau du Tit For Tat (TFT) dans le contexte du
dilemme du prisonnier, nous livre une étape précoce et fondatrice de l’équilibration des échanges coopératifs.

  I. La coopération dans le cadre du dilemme du prisonnier

Dans sa forme stricte, l’intrigue du dilemme du prisonnier se noue autour de la situation suivante : deux complices ont été arrêtés par la police. Ils ont commis ensemble de lourds méfaits, mais la police ne peut retenir contre eux que des délits mineurs. Ils sont interrogés séparément par un inspecteur et à chacun d’eux est transmis le marché suivant : si l’un des deux révèle aux policiers les crimes majeurs auxquels ils ont participé, le délateur est libéré sur le champ alors que l’autre sera condamné à 15 ans de prison, « il portera le chapeau ». Si les deux se dénoncent, ils ne seront condamnés chacun qu’à 10 ans. Si aucun des deux ne dénonce son complice, alors la police ne pouvant retenir contre eux que des délits mineurs, ils ne seront condamnés chacun qu’à 3 ans de prison.

On voit donc que chaque joueur a deux options : soit coopérer avec l’autre en ne le dénonçant pas, soit faire cavalier seul et lui « faire défaut » en le dénonçant. Chacun doit effectuer son choix sans connaître celui de l’autre.

Avec cette table (ou « matrice ») d’assignation des « coûts et bénéfices » des choix du jeu, quoi que fasse l’autre, il est plus payant de le dénoncer que de coopérer avec lui en gardant le silence.

La particularité du jeu consiste en ce qu’il institue un dilemme entre l’égoïsme du cavalier seul, et l’altruisme de la coopération en ce que si les deux joueurs font chacun cavalier seul en poursuivant leur intérêt égoïste autocentré et immédiat qui les mène à se dénoncer réciproquement, ils s’en tirent moins bien (10 ans de prison) que s’ils avaient coopéré en se protégeant mutuellement (ce qui protège leur intérêt à plus long terme) en gardant tous deux le silence (3 ans de prison).

La façon dont fonctionne le jeu est représentée dans le tableau I.

Un joueur choisit une ligne ou bien coopérer ou bien faire cavalier seul. L’autre
joueur choisit en même temps une colonne.
Conjointement, ces choix conduisent à l’un des quatre résultats possibles donnés dans ce tableau.

Si les deux joueurs coopèrent ils s’en tirent relativement bien tous les deux. Chacun obtient R le bénéfice qui est la récompense pour coopération mutuelle.
Dans l’exemple du tableau I, la valeur assignée à cette récompense est de trois points.
Si un joueur coopère alors que l’autre le trahit en faisant cavalier seul, ce dernier obtient la récompense de 5 points qui fait la tentation de l’égoïste, tandis que l’autre joueur, le coopérant, reçoit le salaire de 0 point de la dupe. Si les deux font défection, ils n’obtiennent chacun qu’un seul point,
c’est la punition de l’égoïste.

Tableau I : Le dilemme du prisonnier, selon Axelrod (1).

Joueur de la ligneJoueur de la colonne
Coopérer Faire cavalier seul
Coopérer R = 3,R = 3 : Récompense pour coopération mutuelle S = 0,T = 5 : Salaire de la dupe et tentation de l’égoïste
Faire cavalier seul T = 5, S = 0 : Tentation de l’égoïste et salaire de la dupe P = 1,P = 1 : Punition de l’égoïste

Axelrod a adapté ce dilemme dans le cadre d’échanges répétés .

Il a transposé cette matrice (tableau I) d’un contexte d’échanges coopératifs entre prisonniers à celui d’échanges coopératifs en situation de troc.

Dans cette situation, sans limite temporelle fixée au départ, quelle est la meilleure stratégie à employer ?

Axelrod a exploré expérimentalement cette question par simulation, dans le cadre d’un tournoi informatique auquel il avait invité des professionnels de la théorie des jeux ainsi que des psychologues, sociologues, philosophes, etc. à soumettre leur stratégie préférée.

Chacune de ces stratégies incorporant des règles d’interaction différentes a été
confrontée à chacune des autres dans le cadre d’un tournoi itératif, sans que lesjoueurs aient connaissance de la durée du tournoi.

Chose surprenante, le gagnant du tournoi a été la plus simple des stratégies : il s’agissait de la stratégie dite « A Tit for a Tat » (ou Tit for Tat : TFT).

Elle l’a emporté sur la stratégie de « l’escroc » (tentation
de l’égoïste) ou de « l’altruiste » (salaire de la dupe)
.

Nous n’entrerons pas dans le détail du déroulement de cette stratégie, il nous suffit dans le cadre de cet exposé de souligner que paradoxalement, c’est la stratégie la plus altruiste qui rapporte le profit individuel « égoïste » maximum. La stratégie la plus altruiste est ainsi celle qui satisfait le mieux à l’égoïsme ! Mais l’égoïsme dont il s’agit est celui réciproque des deux échangeurs à la fois, et non plus l’égoïsme absolu d’un sujet isolé ou autocentré.

Dans ce contexte théorique, tant l’égoïsme que l’altruisme deviennent des
notions à la fois relatives et liées à l’échange.

Coopérer en y trouvant son compte, négocier en tenant compte de l’existence du partenaire et de son point de vue, est une stratégie forte et, en tant que thérapeute de couple, nous ne pouvons qu’accompagner cette dynamique quand nous la voyonss’activer dans les échanges d’un couple.

Ce d’autant plus qu’une fois installée, cette stratégie ne peut être aisément supplantée : les éthologues parlent à ce sujet de « stratégie évolutionnairement stable ». Dans le contexte du dilemme du prisonnier, elle l’emporte en effet sur toutes les stratégies concurrentes.

C’est en effet une stratégie qui permet de faire le plus d’échanges et de trouver le plus souvent son profit. Elle arrive même à échanger avec des escrocs : à condition qu’ils fassent une offre de coopération, elle y répondra. Si elle est conditionnelle, c’est une stratégie qui n’est pas pour autant vindicative.
En contraste avec TFT les formes extrêmes de « la dupe » ou de « l’escroc » conduisent dans le cadre de ce dilemme à l’extinction de l’échange.

  II. La dimension étho-psychologique de l’échange

Le déroulement du dilemme du prisonnier montre bien que la coopération
est un échange intersubjectif librement consenti.

Il se construit du dépassement d’intérêts individuels en conflit.

Il montre enfin que la condition absolument indispensable de l’échange c’est qu’il y ait une équilibration dynamique en termes de satisfaction mutuelle.

C’est notre expérience de thérapeute de constater que chez les patients qui viennent nous consulter, ces conditions ne sont pas remplies.

Bien au contraire le couple s’enlise chroniquement dans une succession sans
fin de récriminations croisées, de transactions inachevées, de dictats plus ou moins masqués de bienveillance, d’attributions de mauvaises intentions… qui nous font penser que s’il y a bien un TFT à l’oeuvre, il s’agit bien plus du TFT de la loi du talion décrit par D. Jackson dans Les Mirages du Mariage (3) et non celui d’Axelrod.

Les vicissitudes de l’exécution des prestations et contre-prestations entre les
partenaires du couple sont interprétées comme des attaques conduisant à des représailles, des mesures de rétorsions, des comportements destructeurs auto ou hétéro dirigés et non comme une compétition loyale, des demandes de conciliation, de réparation ou des offres de coopération.

Le glissement de l’un à l’autre de ces schémas de l’échange indique que ce
qui est en question ce n’est pas la permanence de la valeur de l’échangé mais la permanence de la valeur des échangeurs.

Cette menace de rupture de la relation d’échange même, produit des sentiments d’abandon et de trahison tels que les sujets ne se vivent plus comme sujets permanents de l’échange. Cette attaque aux liens fondamentaux renvoie à des terreurs et des rages en deçà de la constitution du sujet comme sujet permanent.
En définitive, cette remise en question de la permanence de la valeur de l’échangeur résonne comme une remise en question de la permanence de l’échangeur lui-même.

Ce glissement de schémas de l’interaction peut se comprendre dans la mesure où les fonctions de réparation, conciliation, d’assertion dans l’échange, liées au développement psychogénétique des partenaires se sont formées en exploitant les mécanismes instinctifs et habituels (automatisés) assurant la construction de la permanence du sujet et son assertion vitale dans sa niche écologique. Toute atteinte à ce dernier niveau de l’architecture du sujet, que ce soit dans le réel ou dans l’imaginaire, donne priorité d’accès aux schématismes égocentriques à court terme de l’attaque, de la menace défensive, de la fuite sur les mécanismes qui tiennent compte de l’intérêt à plus long terme des deux échangeurs (tel le TFT du dilemme du prisonnier).

La reconnaissance de ces vécus terrorisants de rage et d’abandon est
pour nous le préliminaire à toute construction ou reconstruction d’un éventuel processus d’échanges coopératifs au sein du couple. C’est là une perspective développementale qui prend en compte ce que nous appelons l’architecture étho-psychologique des membres du couple.

l’article

  III. Thérapie de Micheline et d’Alexandre

Nous allons illustrer le type de travail que nous proposons d’effectuer en tenant compte de ces deux niveaux de l’échange en livrant quelques extraits et moments d’une thérapie de couple effectuée dans un cadre privé, avec mon collègue psychologue-psychothérapeute, Michel Stalder.

Ce couple s’était adressé à nous, envoyé par la thérapeute individuelle de
Madame. L’évolution de sa patiente avait provoqué un certain nombre de dissensions et d’incompréhensions au niveau du couple. Tout se passait comme si, dans cette évolution, le couple avait perdu ses repères.

L’épisode que nous relatons se situe après une dizaine de séances marquées par une série de plaintes psychiques et somatiques (plus particulièrement
de Madame) dont il nous était difficile de sortir.

Peu de temps avant la séance de thérapie de couple, Madame assiste à un grave accident d’automobile qui se déroule pratiquement sous ses yeux. Au moment où elle passe, des sauveteurs s’évertuent à désincarcérer des passagers écrasés à hauteur du siège arrière. Ce spectacle de catastrophe fait écho à un sentiment de catastrophe qu’elle aurait elle-même vécue. Elle prend tout à coup conscience que cette catastrophe c’était elle, au moment de sa naissance.

Lors de la séance, encore sous le choc de cette vision, elle nous raconte cet accident et nous parle de l’histoire de sa soeur Anne-Françoise décédée peu de temps avant la naissance de la patiente, d’une longue maladie. Pour des raisons professionnelles le papa était absent durant cette période. Cette période coïncide aussi avec des tensions dans le couple suite à une infidélité conjugale de ce dernier. C’est dans ce contexte que Micheline a été conçue. La patiente est persuadée que sa mère, aujourd’hui décédée, détestait son mari au moment où elle a été conçue, elle parle de viol conjugal.
Un lourd contentieux existait entre eux à cette époque, notamment à
cause de l’infidélité du mari, mais aussi étant donné son attitude face au décès d’Anne-Françoise. Au lieu de se montrer solidaire avec sa femme dans ce deuil, il lui avait fait des reproches sur la façon dont elle s’était occupée de sa fille malade.

Au cours de la séance la patiente peut nous transmettre son sentiment d’abandon : « Dans ce contexte de deuil, reproches, blâmes, d’infidélité, je suis arrivée comme une enfant non désirée, même détestée. J’avais le sentiment d’être abandonnée. Ma mère a dû détester cet homme qui avait été heureux avec une autre et l’avait laissée seule quand Anne-Françoise était malade… Mes parents n’avaient sans doute pas la disponibilité de s’occuper de ce bébé que j’étais, j’étais le bébé de trop… J’ai le sentiment de ne pas avoir de racines solides… très fragiles… et quand j’ai de gros problèmes, j’ai le sentiment d’être un tas de bris de verres par terre… Là, ça va, car je suis entre deux thérapeutes que j’estime mais quand je suis seule à la maison, je suis perdue, je perds ma structure. » Et Madame d’ajouter ce commentaire : « Mais je n’ai aucune agressivité contre mes parents. »

Elle reproche à son mari qui reste passif et sur la défensive, bien que très ému quand elle raconte les événements qui ont présidé à sa naissance, de ne jamais avoir assez de temps et d’attention pour elle, « avec lui c’est dix secondes d’attention et tchao, tu me téléphones si ça va pas… ça prend un peu plus de temps que ça ! »

Nous demandons à Madame de nous montrer par une sculpture comment elle vit ça au niveau de son couple.
Madame place monsieur derrière elle, lui demandant de tenir son bras droit tendu avec l’index pointé. Monsieur pose son bras et sa main
gauche sur l’épaule gauche de son épouse. Cette dernière se place devant lui en flexion, les mains croisées en berceau, comme si elle contenait quelque chose.
Retour de Madame : « Aujourd’hui je suis heureuse que vous (les thérapeutes) soyez là ! … Je ne sais pas si je tombe, je ne sais pas si je me retiens, je ne sais pas où je vais….Au lieu d’être dirigée, je suis en train de tomber. » Au cours de l’échange avec un des thérapeutes elle se redresse et rencontre son regard : « Ça va peut-être mieux comme ça ! Je sens moins la solitude ».

Th. : « Vous vous êtes relevé et vous m’avez regardé. Auriez-vous envie de regarder ce qui se passe pour votre mari ? »

Mme se retourne, le regarde à la va vite, mais prend quand même, comme au passage, le temps de lui essuyer le visage car elle s’aperçoit qu’il a pleuré. Elle tourne sur elle-même et se place à côté de lui en lui tenant la main. Les deux regardent alors dans la même direction.

Th. : « Pourriez-vous reprendre la position face à face, lorsque vous vous êtes aperçue que votre mari pleurait… Quand vous êtes comme ça, à quelle distance est-ce possible de rester ? »

Elle se place à la distance d’un peu plus qu’un bras tendu.

Th. : « Pouvez-vous le regarder comme ça ? »

Mme : « Ah ! J’ai de la peine… »
Mme recule d’un pas, les bras croisés. M. du coup recule aussi d’un pas.
Mme : « C’est difficile parce que dans ses yeux je vois beaucoup d’émotion. »

Th : « Vous voyez la sienne et vous avez la vôtre. »

Mme pleure.
Mme : « C’est difficile… j’aurai plutôt envie de me cacher ! »

Th. : « Vous cacher ? »

Mme : « Pour surmonter ce sentiment… J’avais le sentiment d’être un bébé détesté…J’arrive pas à être quelqu’un… J’aimerai bien aller me cacher derrière un arbre…comme si on m’avait enlevé ma dignité humaine… je me sens mal par rapport àlui… J’ai peut-être peur qu’il me juge… “ elle est rien du tout ”… C’est le sentimentque j’ai, ce n’est peut-être pas celui qu’il a… ça fait mal » (elle pleure).

Th : inaudible (mais posant une question sur ce bébé).

Mme : « Mon père devait se dire je n’aimerai pas un bébé de cette femme-là, ma mère devait penser que c’est horrible d’avoir un bébé de cet homme-là… Donc il n’y avait rien, on ne m’a pas acceptée, j’étais mal venue. »

Th. : « C’est un bébé qui est venu dans un moment difficile et les parents n’étaient pas disponibles pour l’accueillir, ils étaient pris par beaucoup d’autres choses. »

Mme : « Je sais que mes parents étaient bien l’un et l’autre… mes deux parents
avaient beaucoup de qualités… mais c’est comme si j’avais été souillée par leur
désir de bébé qui n’était pas là du tout. »

Th. : « Tout se passe comme si ce bébé-là vous empêchait de regarder votre partenaire dans le couple ! »

Mme : « Comme si son regard confirmait ma douleur. »

Th. : « Pouvez-vous encore rester dans cette position, ou c’est trop difficile ? »

Mme : « Ça va… vous êtes là ! »

Th. : « Je vais demander à votre mari ce qu’il ressent dans sa position. »

M. : « J’ai eu l’impression de jouer un rôle placé dans une position qui n’est pas du tout la mienne. » (M. fait allusion à la sculpture où il est sculpté avec le bras tendu). « Je suis content qu’on soit là face à face. Je suis trop loin. Je ne peux pas lui donner quelque chose. Je ne peux pas lui dire quelque chose. J’aimerai qu’elle soit plus dans ma sphère intime, proche… je ne sais pas comment dire… J’ai une certaine peur, une certaine angoisse qu’elle cherche à faire son chemin… »

Th. : « Qu’est-ce qui pourrait vous rassurer ? »

M : « Qu’elle puisse se rapprocher sans se sentir retenue ou accusée… J’ai ressenti un grand soulagement quand elle s’est relevée… Même si une fois debout elle peut partir. »

La prise de conscience, en tout cas la communication et la reconnaissance de ces sentiments d’abandon chez les deux partenaires, résonne comme une demande de soutien mutuel. Le couple sort d’une centration unilatérale (en langage piagétien nous dirions préopératoire) sur le point de vue propre à chacun qui le ferait repartir dans des vécus de trahison et d’abandon. Les conditions minimales de l’échange coopératif telles que nous l’avons souligné plus haut sont dès lors satisfaites.

Du coup la confrontation entre les deux époux devient plus constructive et ils peuvent aborder des domaines qu’ils n’avaient jamais osé ouvrir.

Nous citerons, entre autres, la demande de Madame de pouvoir participer à la gestion et à la comptabilité du ménage. Monsieur, quant à lui, a pu profiter du mouvement d’autonomisation de son épouse pour se dédouaner de sa culpabilité et de son sentiment de responsabilité face aux nombreuses manifestations somatiques de son épouse… qui du coup, ont perdu de leur prédominance dans l’échange.

Notre expérience avec ce couple comme avec bien d’autres situations nous a confirmé qu’il était illusoire de parler d’autonomisation, de confrontations d’intérêts divergents ou de coopération tant que les craintes d’abandon et les rages qui y sont liées n’ont pas été revécues, reconnues et racontées dans le cadre du processus thérapeutique.

  IV. Conclusion

Activer un contexte de coopération thérapeute-patients nous semble un des
points centraux à porter au crédit des thérapeutes solutionnistes.

Inspiré par ce modèle et notre formation piagétienne, notre expérience tant avec les couples qu’avec les familles, nous a amenés à distinguer différents scénarios autour de l’échange coopératif. Ces différents scenarii impliquent différents niveaux de ce que nous avons appelé l’architecture étho-psychologique des partenaires du couple.

Nous nous sommes en particulier aperçu que les conditions d’activation d’un
contexte de coopération et de compétition loyale,
impliquant une équilibration des prestations et des contre-prestations, des dettes et des mérites au sein du couple, passaient par la mise en perspective coordonnée des histoires de chacun.

Ces histoires étaient non rarement pleines de rages, de fureurs ou de terreurs qui tournaient autour de l’abandon ou de la trahison et résonnaient comme autant de menaces pesant sur l’intégrité physique et psychologique des patients.

Si l’on tient compte de toutes ces dimensions, l’enjeu de la thérapie devient dès lors l’activation d’un contexte de coopération où les partenaires du couple peuvent se raconter, se reconnaître et se donner des quittances mutuelles à un niveau fondamental et primitif de leur relation qui en représente le socle éthologique.

Ce processus thérapeutique ne relancera pas seulement les échanges coopératifs au service de l’intérêt des échangeurs dans une dimension synchronique (à court ou à long terme) de leurs transactions comme dans l’exemple prototypique du TFT.

Il ouvrira aussi sur une coopération qui concerne la diachronie de l’échange, basée sur une reconnaissance et un intérêt mutuel pour la majoration des partenaires. Dans une telle dynamique le contrat de coopération du couple devient centration sur les échangeurs, leur codéveloppement et leur cotransformation au cours du temps plus que sur l’échangé.

Une telle ouverture nous paraît liée à l’activation de ce que nous proposons d’appeler l’enveloppe étho-psychogénérative du couple..

Ce concept implique la majoration du contenu de l’échange mais surtout la possibilité de créer de nouvelles méthodes ou stratégies de production de ces échanges touchant l’évolution des échangeurs eux-mêmes.

La possibilité d’articuler dans un récit qui dépasse la seule dimension conversationnelle (cf le rôle de la sculpture du couple dans notre exemple) l’histoire du couple et l’histoire propre de chacun de ses partenaires est un exemple des possibilités thérapeutiques ouvertes par cette activation.

  Pour connaître cet auteur

Olivier Real del Sarte a développé une riche expérience de clinicien et de formateur dans différents contextes institutionnels et dans sa pratique privée. Depuis 1999, il exerce en cabinet privé à Genève et c’est dans ce contexte qu’il a rencontré un grand nombre de couples et de familles qui ont inspiré son ouvrage sur la coopération dans le couple. Il développe son activité de formateur dans plusieurs institutions et particulièrement dans le cadre du Centre de formation et de recherche familiale et systémique de Neuchâtel (CERFASY) dont il est un des membres fondateurs (1986). À cette activité sur le terrain de l’enseignement et de la clinique, l’auteur a toujours voulu laisser une place importante à la réflexion et à la recherche sur les modèles et leur épistémologie. En ce sens, sa rencontre avec Jean Piaget puis avec Guy Cellérier à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de Genève (FAPSE) a été décisive. C’est dans cette faculté qu’il développe, depuis 1999, un enseignement autour des différents modèles systémiques.

Olivier Real del Sarte
1, rue Saint Victor
CH-1227 Carouge
adresse électronique : oreal@bluewin.ch

Courte biographie

Dans son activité professionnelle, Olivier Real del Sarte s’est confronté à des domaines aussi variés que la psychologie légale (1973-1985), la guidance infantile (1985-1991), la psychologie de liaison et la médecine psychosomatique (1991-1999). Depuis 1999, il exerce en cabinet privé. Il a développé son activité de formateur dans le cadre du CERFASY dont il est un des membres fondateurs avec Marie-Odile Goubier-Boula, Amilcar Ciola et Marco Vannotti. Sa coopération avec ces trois collègues formateurs et praticiens a été déterminante pour son évolution. À l’origine de son engagement dans le domaine de la systémique, il faut citer sa rencontre avec Jacqueline Prud’Homme (disciple de Virginia Satir) et Guy Ausloos. De 1978 à 1980, il a poursuivi sa formation dans le cadre du Centre d’étude de la famille (CEF, sous la direction de Luc Kaufmann) à Lausanne. Dans le domaine de l’épistémologie et de la réflexion sur les modèles sa rencontre avec J.-J. Ducret (actuellement président de la fondation Jean Piaget) et Guy Cellérier, professeur d’épistémologie génétique et de cybernétique à la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation de Genève (FAPSE) de 1975 à 1990, a été décisive. C’est avec l’appuis de Guy Cellérier que l’auteur a pu tisser des liens originaux entre la pensée et la pratique systémique et l’épistémologie piagétienne. Il a pu développer et illustrer ces liens dans sa pratique comme dans son enseignement en particulier au CERFASY et à la FAPSE où, jusqu’en 2010, il est chargé de l’enseignement des différents modèles de thérapie et d’intervention systémique

  BIBLIOGRAPHIE

1. Axelrod R. (1992) : Donnant Donnant, Théorie du comportement coopératif. Odile Jacob, Paris.

2. Boszormenyi-Nagy I. (1986) : Between Give and Take. A clinical guide to contextual therapy. Bruner
et Mazel, New York.

3. Lederer W., Jackson D.D. (1968) : The Mirages of Marriage. Norton Company, New York.

  Pour citer cet article

Thérapie familiale, Genève, 2004, Vol. 24, No 3, pp. 349-356


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