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L’approche contextuelle de Boszormenyi-Nagi

jeudi 20 février 2014 par Beaujean Valérie , wielemans Amandine , Pire Sarah , Jaspard Maud , Coolen Vrginie , Bynens Audrey , Bougard

 L’approche contextuelle d’Ivan BOSZORMENYI-NAGY

Biographie

Médecin psychiatre hongrois né en 1920, décédé en 2007. Il a immigré aux États-Unis en 1950. Il a orienté sa carrière dans l’aide et la compréhension de la psychose.
Sa vie personnelle et sa carrière professionnelle ont été très entremêlées. Pour lui, le vécu c’est l’outil principal et l’atout du thérapeute.
Son approche se fonde sur la philosophie phénoménologique existentialiste (Heidegger, Buber) et la psychanalyse (Ferenczi).

La thérapie contextuelle est née en même temps que l’essor des thérapies familiales. C’était une période où les membres des familles étaient observées pour la première fois tous ensemble. Pour Nagy, le plus important c’est la capacité à tenir compte de l’éthique relationnelle (toujours présente chez le schizophrène), c’est-à-dire de tenir compte des autres, de la balance des comptes, car c’est ce qui détermine comment l’individu est en relation avec les autres (motivation). Il s’est également interrogé sur la place des éléments individuels, notamment de la responsabilité de chacun, dans le champ de la thérapie systémique.

La notion de contexte

Dans la théorie de Nagy, le contexte se rapporte à l’ensemble des individus qui se trouvent dans un rapport d’attentes et d’obligations ou dont les actes ont un impact sur l’autre.

Le contexte est le lien organique entre le donné et le reçu qui tisse la trame de la confiance et de l’interdépendance humaine. Le contexte humain inclut aussi bien les relations actuelles d’une personne, que celles de son passé ou de son avenir. Il constitue la somme de toutes les comptabilités dans laquelle une personne est impliquée. Le critère dynamique qui caractérise le contexte est enraciné dans la prise en compte du légitime et non de la réciprocité du donné et du reçu.

Dans la perspective éthique et existentielle, le contexte représente un concept plus spécifique que la simple trame d’un environnement donné. Il fonctionne comme une matrice de motivations, d’options et de droits. Il s’agit là d’une conception syncrétique et non limitée à la notion de système.

Pour Nagy, chaque individu est personnellement responsable des conséquences relationnelles de ses choix. C’est précisément cet aspect qui fait la différence entre la notion de contexte chez Nagy et une définition générale du contexte. La thérapie contextuelle n’évince pas les conséquences relationnelles des positions, des choix et des actions.

Les conséquences constituent un aspect important d’une relation. A long terme, celles-ci forment un lien plus significatif que les patterns transactionnels ou communicatifs. Elles peuvent emprunter une voie linéaire ou circulaire mais ne sont jamais des événements purement aléatoires.

Les conséquences matérielles et psychologiques sont plus aisément décelables que les conséquences éthiques. Par exemple, l’injustice relationnelle nuit à la capacité de l’enfant d’apprécier l’équité de ses relations ultérieures.

Les 4 dimensions de la relation

La thérapie contextuelle fonde son objectif thérapeutique sur l’ensemble des déterminants relationnels envisagés sous quatre dimensions. Pour Nagy, la présence d’un élément sur une dimension peut avoir des conséquences sur une ou plusieurs autres.

Celles-ci coexistent toujours, elles ne sont pas réductibles les unes aux autres et elles n’ont pas d’ordre hiérarchique. Une dimension n’en remplace pas une autre. Il y a interpénétration, emboîtement de ces quatre dimensions. Il existe des liens mutuels entre elles mais la quatrième surplombe les autres. La qualité de la relation en dépend.
En thérapie, l’articulation entre ces quatre dimensions empêche le thérapeute d’avoir une piste de travail immédiate et ouvre le questionnement. L’intérêt se portera donc plus sur l’une ou l’autre en fonction des questions que le thérapeute se pose. Néanmoins, elles sont toutes mobilisées lorsqu’il y a une évolution, même si elles ne sont pas toutes abordées en thérapie.



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1) La dimension des faits : renvoie aux données du destin, aux lots de l’existence, c’est-à- dire à l’équipement biologique et au socio-historique.
ex : adoption, chômage, divorce, maladie, sexe, déménagement, handicap, ... Certaines de ces réalités sont modifiables via une prise en charge sociale et/ou médicale.


En thérapie : l’objectif est d’ouvrir le dialogue sur ce que chacun fait des avantages et/ou inconvénients de son lot. Ces éléments factuels peuvent également avoir des conséquences sur la balance de justice (définie ci-dessous).

2) La dimension de la psychologie individuelle : renvoie à l’appareil psychique personnel, c’est-à-dire aux processus et aux phénomènes se situant à l’intérieur de la personne (cf. la psychanalyse)
ex : fonctionnement émotionnel, cognitif, fantasmes, pulsions, mécanismes de défense, ...

En thérapie : le thérapeute tient compte de la singularité de chaque membre de la famille.

3) La dimension des systèmes transactionnels : renvoie aux relations entre les différents membres de la famille, c’est-à-dire aux processus surgissant entre les personnes (cf. les théories systémiques)

ex : communication, relation de pouvoir, double lien, alliance, ...

En thérapie : Le thérapeute observe la communication et les échanges relationnels entre chaque membre de la famille.

4) La dimension de l’éthique relationnelle : constitue la pierre angulaire de l’approche contextuelle. Il s’agit de la justice des relations, de la balance de mérites acquis et de redevance, décrits par les notions de loyauté, de confiance et de légitimité (définies ci- dessous). L’éthique n’est pas prise dans un sens moral ou de valeurs mais renvoie au sentiment d’avoir été traité de manière juste ou non (éthique de l’équité).

Dans la vie de tous les jours, nous faisons tous le compte de ce que nous donnons aux autres et de ce que nous recevons et nous espérons tous un retour équitable pour ce que nous investissons dans nos relations avec les autres (confiance). Notre attente de réciprocité détermine la manière dont nous traitons les autres.

La dimension éthique est donc une donnée humaine universelle qui a ses racines dans le désir de redevance mutuelle entre les personnes et ce, dans une perspective transgénérationnelle. L’éthique revient à chercher la justice et l’équité, dans les relations avec les générations antérieures, tout en sélectionnant ce qui est bon pour la survie des générations futures.

L’éthique relationnelle exige de la part des sujets qu’ils assument la responsabilité des conséquences de leur choix. L’éthique renvoie à la responsabilité existentielle que chacun à envers autrui.

Pour Nagy, il existe dans toutes les familles une sorte de livre des comptes qui comptabilise les dettes et les mérites accumulés par chacun de ses membres. Il permet de dresser une balance de ce qui a été donné et reçu. Certaines générations peuvent se sentir investies du devoir de rééquilibrer ce qui a été déséquilibré dans une autre génération.

Quand le compte n’y est pas, il y a un sentiment d’injustice chez la personne. Celle-ci refuse alors de donner à celui qui a refusé de lui donner (réciprocité négative) ou elle se tourne vers un tiers innocent (conjoint, enfant,...) pour obtenir la réparation du dommage (ardoise pivotante).

La justice des relations se décline en 2 axes :

  • La justice distributive :

Dans ce cas, personne ne peut être tenu pour responsable de ce qui a pu constituer un avantage ou au contraire, un déséquilibre pour une personne. Certaines injustices relèvent en effet du destin et concernent la « distribution des cartes » (ex : maladie congénitale, malformation, handicap...). Personne ne peut être directement pointé du doigt et c’est donc à l’ensemble de la famille qu’il revient d’équilibrer la balance. Le risque est parfois de se tourner vers des personnes réelles de notre entourage pour chercher à obtenir des réparations des dommages dont ils ne sont pourtant pas à l’origine.

Le besoin et le droit de chacun de vouloir rééquilibrer cette balance doivent être considérés comme normaux. Lorsque celle-ci est ignorée, l’apparition d’un symptôme peut être l’expression d’une stagnation dans le rééquilibrage de l’équité et/ou un appel à une résolution du problème. En thérapie, la restauration de la confiance entre les membres de la famille passe par la possibilité pour chacun d’eux de réclamer leur dû.

Pour Nagy, la notion de justice tient compte tant de l’héritage des générations antérieures que celui qui sera transmis aux générations futures. Il est donc important de tenir compte de l’impact de l’équilibre de la balance de justice sur les générations suivantes. En effet, si à travers les générations, des dettes ou des injustices se sont accumulées, le nouveau-né est alors chargé d’un patrimoine écrasant.

En conclusion : La méthode contextuelle intègre donc des principes de thérapie individuelle et de thérapie familiale. L’objectif principal est de restaurer la confiance et le dialogue entre les différents membres de la famille.

[Note : C. Ducommun-Nagy poursuit les travaux de son défunt mari et a développé une 5ième dimension, l’ontique, c’est-à-dire le nécessité d’être en relation avec les autres pour exister en tant que soi autonome]

Le concept de loyauté

La loyauté peut être définie de manière générale comme une fidélité à des lois et à des règles établies. Dans l’approche contextuelle, la loyauté est un lien résistant et profond, unissant entre eux les membres d’une famille au-delà de leurs conflits. La loyauté est le ciment éthique du système.

- La justice rétributive

La responsabilité du déséquilibre peut être attribuée à une
personne. Des injustices sont en lien avec les actes posés par nos proches et surgissent au
sein d’une relation. Par le biais d’un mécanisme d’ardoise pivotante, il arrive que la victime lésée s’en prenne à une tierce personne lorsqu’elle est dans l’impossibilité de s’en prendre directement à l’auteur du déséquilibre.


La loyauté est donc une forme d’engagement relationnel : un engagement que nous prenons à faire passer les intérêts de ceux qui nous ont aidés avant ceux des autres. Elle est basée sur une redevance envers les gens qui nous ont le plus aidés.
Les familles détiennent un livre des comptes avec des gains (des mérites) et des dettes (les fautes ou transgressions). Un compte de ce que nous donnons aux autres et ce que nous recevons. Il y a une loi implicite qui impose le remboursement ou la réparation. Si la loi n’est pas respectée, le poids de la dette sera transmis aux générations suivantes. La loyauté est donc « une dette congénitale » des jeunes générations envers les plus anciennes.

La notion de loyauté est indissociable de celle de conflit de loyauté. La loyauté étant basée sur une préférence, sur un choix à faire entre deux. Le conflit de loyauté implique une personne coincée entre deux objets de loyauté. Le concept de loyauté s’inscrit dans une configuration relationnelle triangulaire où l’individu choisit de privilégier une relation au détriment d’une autre.

Certains conflits de loyauté sont évitables (si l’adulte met des choses en place pour épargner le dilemme dans lequel un enfant peut se trouver : famille mixte), d’autres, inévitables (ce sont celles qui résultent de circonstances : divorce, exil).
Le déterminant principal de la loyauté s’inscrit dans la dimension de l’éthique relationnelle. Elle résulte d’une attente d’équité (de réciprocité et de justice) dans les relations proches. Un devoir de rééquilibrer ce qui est déséquilibré au niveau des générations suivantes.

Il existe différentes formes de loyautés :

Loyauté verticale : une loyauté existentielle et asymétrique.

→ La relation parents-enfants : Ayant reçu la vie, les enfants ne pourront jamais rendre ce que les parents leur ont donné. Ils pourront cependant donner ce qu’ils ont reçu à la génération suivante, par exemple.

Loyauté horizontale : une relation plus égalitaire qui se caractérise par des droits et des obligations réciproques. La loyauté repose non pas sur une autorité mais sur des mérites acquis.

Ex : Relation avec des frères et sœurs, relation de couple, avec des amis.
Loyauté visible : Lorsqu’un choix doit être posé, la loyauté est identifiée envers une personne ou un groupe.

Loyauté invisible = loyauté indirecte : Cette forme de loyauté se retrouve dans des situations où il est impossible d’exprimer sa loyauté de façon directe. Elle résulte souvent de mouvements contradictoires. A la fois, le refus ou l’incapacité de se montrer redevable envers des personnes ou un groupe et en parallèle, le besoin de leur rester tout de même loyal.

Ex : lorsqu’une personne ne peut être ouvertement loyale à ses origines (les enfants adoptés).


Loyauté clivée :

impossibilité de choisir. Tout mouvement pour donner ou recevoir vers une personne entraîne une déloyauté vis-à-vis de l’autre. La situation du clivage de loyauté rend tout recevoir inacceptable, toute dette impayable et empêche un accès éthique pour les générations futures.
Ex : dans les situations de divorces conflictuelles, l’enfant, quoi qu’il fasse, trahit l’un et l’autre de ses parents. C’est une forme de conflit de loyauté grave qui mène l’enfant vers une impasse.

Le concept de légitimité

C’est une valeur éthique qui ne s’acquiert que dans le cadre d’une relation dont l’idée est la suivante : « Je gagne quelque chose en donnant ». J’acquiers ainsi des mérites qui vont me donner de la légitimité.

Donner provoque une expérience que l’on cherche à renouveler. En effet, au-delà de l’éventuel retour direct (une reconnaissance, « un crédit »), on gagne de manière indirecte (une estime de soi).

« Donner, recevoir, rendre » engendrent de nouveaux appuis pour une identité réélaborée (« du carburant » pour de nouvelles actions).

La légitimité est la somme des mérites liée à la personne, un acte inscrit dans le grand livre des comptes. Le mérite s’accumule, s’inscrit dans le livre des comptes, au delà de la créance qui, elle, est remboursable. Il s’acquiert avec le temps dans la relation (donc un besoin d’un autre) et il reste dans la mémoire. C’est donc un geste singulier qui se marque, identifie celui qui le produit et il a des conséquences pour l’autre.

Le mérite doit être reconnu et crédité (notion importante dans la thérapie). Par le crédit reçu par le proche, la personne existe face à celui-ci voire à d’autres. Elle acquiert un supplément et s’ancre dans une relation. Le donateur gagne en confiance et celui qui reconnaît obtient du mérite. Le mérite n’existe pas sans que quelqu’un ne puisse le reconnaître.

Lorsque l’on parle de légitimité, on parle d’un droit ; un droit d’avoir des droits. Ce droit appartient à la personne. La légitimité ne se transmet pas et ne se transfère pas d’une personne à une autre. C’est une valeur propre à la personne.
Il existe deux formes de légitimité :

  • La légitimité constructive : La personne acquiert des mérites qui vont la légitimer. Le mérite est obtenu au moment où la personne se préoccupe de quelqu’un, se montre attentif et disponible.Celle-ci gagne en prenant le risque de s’engager, de se préoccuper, de se soucier. Celui qui donne à la garantie de recevoir quelque chose en retour ; il reçoit dans le fait de donner.
  • La légitimité destructrice : Pour celui qui a subi une injustice, la légitimité peut prendre une figure de vengeance différée, d’une exigence à réclamer son dû.
    Un droit du passé qui se présente comme une vengeance suspendue. Le dommage causé a été un traumatisme mais il a modifié l’ordre des choses du donné et du reçu.
    
    L’injure provoque une histoire dans un contexte (relève du domaine psychologique de la personne mais aussi de son contexte).
    La personne lésée est poussée à agir par son droit à bénéficier d’une compensation. La légitimité destructrice se rencontre notamment quand l’enfant n’a pas été suffisamment pris en compte en raison de négligence ou de maltraitance.

Il existe donc plusieurs bénéfices à s’appuyer sur la légitimité constructive (le retour du don qui pousse à gagner en donnant). La générosité provoque et accentue la légitimité constructive. Mais l’absence de reconnaissance de cette générosité provoque une accumulation de droits qui peuvent devenir destructeurs. L’excès de légitimité peut prendre un double aspect constructif ou destructif.

La parentification

La parentification se focalise sur la relation duelle et asymétrique. C’est une exagération de la loyauté existentielle visant à exiger de l’enfant qu’il assume une fonction parentale substitutive auprès d’un ou des parents.

Elle est définie par deux pôles : le pole parentifiant (le parent malade, négligeant) et le pôle parentifié (qui risque de subir l’injustice, de perdre sa confiance d’enfant et les possibilités de validation de définition de soi). Elle est toujours une attente d’une prescription de rôle : celui de soignant, de l’enfant sacrifié, du bouc émissaire.
Remarque : Un enfant qui, à un moment donné, exprime de la sollicitude à l’égard de son parent, reste légitime. Il a droit à la possibilité de donner et pas seulement de recevoir (on l’empêcherait alors de diminuer sa dette filiale).

L’issue de la parentification peut-être maturante et non destructrice si l’attachement à l’autre parent est suffisant pour éviter un sentiment d’insécurité total.
Cela devient destructeur quand le processus de parentification se prolonge et que l’enfant est écrasé par des responsabilités et des exigences répétitives trop importantes dépassant son degré de développement. L’enfant est privé de son droit naturel d’être enfant. Les besoins de l’enfant sont négligés. De plus, il ne reçoit pas la reconnaissance, il peut être blâmé et désigné comme mauvais. Par l’exploitation de la disponibilité de l’enfant, celui-ci expérimente un monde de manipulation, sans réciprocité (donner sans cesse et pas recevoir voire être blâmé), il perd confiance. Sa méfiance crée de l’insécurité dans ses relations.

Les effets pathologiques de la parentification apparaissent quand l’enfant doit faire face à la construction de son identité.
Si le don de l’enfant est reconnu cela consolide sa confiance dans la relation, ça lui donne une place avec les autres, non pour les autres. Si de ce don il ne retire que des moqueries et de l’injustice ça l’entraîne à donner toujours plus. Il est envahi de culpabilité. Si la confiance ne peut se rétablir, le vide et le désespoir deviennent la prison de l’enfant. On risque de voir apparaître des attitudes violentes et destructrices.

En conclusion à un niveau plus large que purement psychologique, la parentification pose le problème de la responsabilité éthique de l’utilisation d’autrui.

L’approche thérapeutique

Objectif : la mobilisation des ressources inutilisées qui peuvent provenir des quatre dimensions du contexte relationnel.

1) Le contrat et le setting thérapeutique

Le thérapeute s’engage à tenir compte de toute personne susceptible d’être influencée par la thérapie, même si elle n’est pas physiquement présente, notamment, un enfant à naître ou de manière plus large, les générations qui vont suivre. Boszormenyi-Nagy place la thérapie au cœur d’une réelle préoccupation pour la survie de l’espèce humaine.
Il est souhaitable que tous les membres de la famille soient présents au premier rendez- vous.

Toutefois, Nagy n’en fait pas une condition absolue. L’auteur est d’avis qu’une personne peut avoir de bonnes raisons de demander un entretien individuel et va les examiner avec elle. Il n’oblige pas les gens à livrer aux autres toute leur intimité mais va examiner avec eux les conséquences potentielles de ces secrets pour le reste de la famille. Ainsi, pour le thérapeute contextuel, dans les cas des suivis individuels, il est important de chercher aussi à comprendre les besoins des membres de la famille du patient et, dans la mesure du possible, à éviter de le placer dans des conflits de loyauté.

Dans le cas d’un couple demandant une thérapie conjugale, les enfants sont inclus dans le contrat thérapeutique. Si c’est dans leur intérêt et/ou dans celui du couple, ils peuvent également être intégrés concrètement à la thérapie.

Lors de la première rencontre, le thérapeute va insister sur le fait que les membres d’une famille peuvent s’aider mutuellement à guérir même si, à première vue, un seul membre semble être en difficulté. L’attention des membres sera également attirée sur le fait que la thérapie vise l’action plutôt que la compréhension des problèmes.

2) Posture du thérapeute et principes de la thérapie contextuelle

L’évaluation

C’est une tradition en psychothérapie familiale que l’on ne fasse pas la différence entre les phases diagnostique et thérapeutique. « L’effet de certaines interventions thérapeutiques aiguise l’hypothèse de travail diagnostique et celle-ci inspire à son tour les nouvelles interventions thérapeutiques. Il est essentiel en ceci que le thérapeute escompte sa propre position dans le tableau diagnostic. ». Pour Nagy, il s’agit d’une « évaluation contextuelle » de la réalité relationnelle et celle-ci inclut la relation thérapeute-client. L’intervenant est ici son premier outil de travail.
Le thérapeute fonde son évaluation sur un examen des quatre dimensions telles qu’elles se présentent dans la famille.

L’évaluation de l’éthique relationnelle passe par l’examen de la légitimité destructive, de la parentification, de la loyauté clivée et surtout des possibilités de prendre soin de l’autre et, ainsi, d’acquérir une légitimité constructive (concepts abordés plus haut).

  • Le dialogue

De par son attitude, le thérapeute invite au dialogue qui, dans l’optique contextuelle, vise une démarche d’équité véritable et de respect mutuel où chacun est amené à faire attention aux droits et aux besoins des autres partenaires de la relation.
Le thérapeute encourage les descriptions du passé par chacun. Au fil des positions narratives et de leurs croisements, il stimule à la construction en commun d’une histoire moins éclatée. L’approche contextuelle vise tout autant la co-construction que la recherche d’une réalité historique, « épistémologie du vrai ».

Chacun est amené à définir sa position, à se justifier et à avoir accès au point de vue des autres partenaires dans un récit ; récit qui s’articule de manière privilégiée autour de faits, d’exemples plutôt que dans de grandes abstractions où chacun se présenterait comme un expert de la relation.

A travers ses questions, le thérapeute cherche à susciter une prise en compte des actes posés par chacun, du point de vue de celui qui l’effectue mais aussi de celui qui le reçoit, le subit ou en pâtit. Il se préoccupe tout spécialement de la question des conséquences.
Ce n’est pas au thérapeute d’évaluer ce qui est juste ou ce qui ne l’est pas ou encore moins de prétendre rétablir lui-même la justice au sein des relations familiales. L’idée est de proposer un espace de témoignages, de « traduire en justice » par les mots ce qui n’a pas encore été dit. La valeur de l’acte, ses intentions, sa réussite ou non, se définissent à travers le dialogue, dans le lien. L’éthique relationnelle est, par essence, dialogique. Le thérapeute ouvre l’échange autour d’une évaluation de la justice des relations dans un « face-à-face ».

Pour ce faire, le thérapeute interroge chacun et adopte une posture équivalente à celle qu’il cherche à renforcer chez les membres de la famille. Il se rend particulièrement attentif à la formulation de ses questions, il s’engage, donne sa confiance, accorde du crédit à ce qui est énoncé par les protagonistes. Les questionnements portent notamment sur la position de chacun à l’égard des autres, autour de ce qu’il a reçu de juste et d’injuste et finalement, de la question de l’équité dans les relations. En plus du contenu, c’est aussi à l’effort, l’engagement de chacun pour s’exprimer et à la réciprocité de tous que le thérapeute se doit d’être attentif.

Le dialogue devrait permettre à chaque membre de la famille de se définir comme un Moi autonome et individuel (autodémarcation) et d’acquérir une légitimité par l’intégrité relationnelle plutôt que par le pouvoir, le prestige ou l’amour propre (autovalidation).
Le thérapeute ne se centre pas sur le symptôme mais cherche à ouvrir le débat sur les litiges et les conflits et à éveiller, restaurer chez chacun un souci responsable pour l’autre. Il va se montrer à l’écoute des souffrances de chacun, les reconnaître dans les injustices subies, gageant que cette posture va stimuler la famille dans ce même sens.

  • Les mérites et les dettes

Le thérapeute s’efforcera d’abord de reconnaître les mérites de chaque membre,
premier pas vers un bilan équitable des relations.
Ces mérites sont à chercher dans tout ce que chacun a déjà pu faire de fiable et de digne de confiance pour les autres, dans les dons susceptibles de « rendre des intérêts » et d’être payés de retour dans un échange fiable.

Les comptes relationnels se composent d’avoirs et de dettes, qui constitueront le lot des légitimités constructives et destructives de chacun. Les avoirs sont la somme totale, dans le passé et le présent, des investissements en soin, préoccupation, respect et dévouement.

Les dettes sont, quant à elles, la somme globale du manque de considération ou de reconnaissance, des négligences, des abus, de l’abandon physique ou moral ou encore de n’importe quelle combinaison d’actions qui aboutit à ne pas tenir ses engagements et à augmenter la méfiance.

Le thérapeute amène chacun à reconnaître les mérites des autres, premier pas qui mène à un remboursement équitable. Le simple fait de dresser l’inventaire des avoirs et des dettes peut déjà servir à reformuler les relations bloquées dans une perspective éthique.
Contrairement à d’autres approches, il ne s’agit pas d’insister sur la suppression de conduites pathologiques, ni de tenter d’y mettre fin ou de les redéfinir mais de se pencher sur les ressources inscrites dans le livre des compte.

  • La mobilisation des ressources

Dans un contexte thérapeutique, il est bien sûr important que le cheminement vers la compréhension à plusieurs d’une histoire multigénérationnelle puisse également définir de nouvelles possibilités d’échanges et surtout, mettre en évidence des leviers d’action, à créer des nouvelles occasions de donner et recevoir au sein de la famille.

Le thérapeute tente d’amorcer le dialogue sur les éléments de soutien et les possibilités d’engagement de chaque membre à l’heure actuelle. Il guide les personnes à travers les questions des responsabilités et de la fiabilité de chacun et tente de repérer les zones de confiance dans les relations devenues stagnantes. Maintenir une relation digne de confiance est, en effet, dans l’intérêt de toutes les parties. Les aspects de fiabilité, de sollicitude, de gratitude et de juste réciprocité sont des concepts qui ont été introduits de manière spécifique dans le champ de la thérapie par l’approche contextuelle.

Il est donc important d’envisager comment chaque membre de la famille peut définir ce qui lui apporte une aide et d’éclairer les moments où chacun a pu et peut encore prendre soin de l’autre. L’objectif de la thérapie contextuelle n’est pas d’envisager la suppression ou la modification du symptôme mais s’inscrit plutôt dans un souhait de soulager le présent et de permettre à tous les membres une vigilance pour le futur (prise en compte des générations à venir). Il s’agit d’encourager, dans le contexte familial, une plus grande liberté des membres dans leurs possibilités de donner et de recevoir des autres, d’amorcer une spirale du gain et de la légitimité constructive.

3) La partialité multidirectionnelle

Face à l’émergence d’un « procès thérapeutique », il semble peu réaliste de chercher un terrain d’entente entre des protagonistes qui ont souvent des attentes différentes voire parfois contradictoires et il serait peu constructif voire douteux d’imposer notre propre vision sur les changements à envisager pour la famille.

S’il est illusoire de prendre parti pour tout le monde en même temps, il est possible d’offrir sa partialité à chacun de manière séquentielle, comme le propose la partialité multidirectionnelle, stratégie fondamentale du thérapeute contextuel. Cette méthodologie consiste à prendre successivement le parti de chaque membre de la famille. Il s’agit de poser à tous les mêmes questions, d’être empathique envers tout le monde et d’accorder du crédit aux membres (même absents ou décédés) mais chacun l’un à la suite de l’autre.

L’intervenant doit donc être à l’écoute et encourager chaque membre de la famille au moment où il s’exprime. Il veille à créer un climat au sein duquel un membre de la famille peut raconter son histoire tandis que les autres ont à l’écouter tout en sachant qu’à leur tour, ils auront le droit d’évoquer leur récit.

L’idée sous-jacente est que chacun a été traité de manière inégale par la vie, qu’il doit être autorisé à rechercher les origines de sa légitimité destructive et à justifier ses actions selon le contexte de son histoire. Chacun a le droit d’être reconnu dans ses « circonstances atténuantes ».

Le thérapeute se montre directif dans sa manière de poser les questions, de gérer les temps de parole. Il se garde néanmoins de toute tentative d’interprétation ou de commentaires sur le sens des comportements de celui qui s’exprime, chacun gardant ainsi la responsabilité de se positionner.

A travers la partialité multidirectionnelle, le thérapeute contextuel espère que cela puisse servir de mode d’emploi, de modèle qui pourrait permettre aux membres de la famille de s’écouter, de se répondre et de se montrer plus juste les uns envers les autres. Cette méthodologie incite à une prise de responsabilités de chacun des membres à l’égard des autres et invite celui qui prend la parole à considérer ce que son récit peut apporter aux membres en présence. Il est, par exemple, de son droit de ne pas répondre s’il estime que cela pourrait causer du souci à quelqu’un d’autre.

L’objectif est de comprendre comment chacun des membres de la famille perçoit la réalité et dans quelle mesure cette vision affecte les autres. Les différents protagonistes sont ainsi invités à explorer la relation du point de vue de plusieurs personnes, à examiner d’un œil neuf les espoirs et attentes dont chacun a pu hériter.

Reprenons quelques aspects de la partialité multidirectionnelle :

  • L’empathie est définie par Nagy comme l’aptitude du thérapeute à s’imaginer comment chaque membre de la famille se sent lorsqu’il avance dans la description de ses perspectives personnelles et de ses intérêts conflictuels. S’identifier à la souffrance n’est pas considéré comme thérapeutique en soi mais aide à instaurer une considération réciproque entre les membres. Il est également important, par la prise de parole, de donner à chacun l’occasion de parler de l’origine et des conséquences de sa souffrance.
  • L’accréditage est une notion qui relève plus spécifiquement de la dimension de l’éthique relationnelle. Le thérapeute accorde du crédit à la véracité des propos tenus par chacun et le fait savoir. Il croit en les mérites de tous et les reconnaît avec, en corollaire, l’objectif que les membres de la famille en fassent de même les uns envers les autres.
  • L’attente du thérapeute : Celui-ci fait savoir explicitement qu’il attend des membres de la famille qu’ils prennent soin l’un de l’autre et qu’ils manifestent cette sollicitude.
  • L’inclusivité concerne principalement l’aspect « multidirectionnel » de la partialité. Le thérapeute donne une chance équitable à chaque membre de la famille, même auteur de graves injustices.
  • Le timing : Dans le processus par lequel le thérapeute se lie successivement à chaque membre de la famille, il doit déterminer ses priorités : à qui est-ce le tour et qui sera le suivant ? Il s’agit également d’être attentif au rythme des patients et de respecter le temps dont ils ont besoin pour investir le processus suggéré.

4) L’exonération

L’espace de narration que propose la thérapie contextuelle amène donc chacun à dialoguer autour de la justice et de l’injustice ainsi qu’à mettre à jour des accusations parfois muettes ou implicites, avec l’idée sous-jacente de permettre aux membres de la famille de gagner en reconnaissance mutuelle voire de tenter un processus de « réconciliation » à travers l’exonération.

L’exonération prend en compte les différents points de vue et permet également de considérer les injustices subies par celui qui est aussi devenu « agresseur ».
L’approche contextuelle n’a pas pour ambition d’oublier ou de réparer le passé, ni d’en proposer une nouvelle lecture, un recadrage. Exonérer n’est pas synonyme de pardonner. Au contraire, l’exonération vise à garder une trace, un travail de mémoire autour des dommages qui ont pu être infligés et des droits acquis, des légitimités qui en résultent.

De plus, ce processus appartient à tous, au contexte, et ne pèse pas seulement sur les épaules d’une seule personne. Il vise la gestion responsable et partagée par les membres de la famille des conséquences qu’elles soient prévisibles ou non, y compris à l’égard du risque de reproduire soi-même ce qu’on a vécu et des possibles répercussions pour les générations à venir.

Pour ce faire, le thérapeute se rend attentif aux signes qui peuvent émerger spontanément qui indiquent que les patients concernés seraient prêts à chercher des explications aux possibles maltraitances que d’autres leur ont fait subir et à entrevoir l’intérêt de sortir du cycle de la vengeance.

En fonction des situations, le thérapeute peut aussi, par le biais d’une injonction explicite, inciter le patient à considérer les avantages à s’impliquer lui-même pour faire évoluer la situation. Il s’agit de l’étape du moratoire qui vise à insister sur la responsabilité active du patient, tout en lui reconnaissant le droit fondamental de choisir lui-même quand il sentira prêt et comment il va le manifester. La question du juste timing est ici importante ; l’exonération passe par différentes étapes.


C’est un processus familial mais qui nécessite aussi un travail d’élaboration individuel chez chaque membre de la famille.
Il s’agit de permettre à chacun de qualifier le passé, de se révéler offensé et/ou agresseur, de reconnaître les dommages, d’en identifier les conséquences à court ou à plus long terme. Il est également question d’investiguer les raisons des comportements de l’auteur d’injustices, ce qui peut aussi passer par l’exploration du niveau des générations antérieures. L’idée est de resituer les faits dans une histoire racontée à plusieurs qui permet à chacun de se positionner éthiquement et de pouvoir à nouveau donner à l’autre.

Conclusion

La thérapie contextuelle ne vise pas la correction ou la redéfinition d’un symptôme donné chez un ou plusieurs individus mais davantage à la mobilisation de ressources relationnelles qui leur permettra l’accès à plus d’autonomie. C’est la faculté d’une personne à manifester sa considération pour autrui qui va représenter le critère le plus clair de sa capacité de maturité. Le thérapeute cherche à aider les membres de la famille à trouver la voie d’une véritable autonomie, qui ne soit ni asservissement ni sacrifices face aux demandes des proches ni coupure des relations.

C’est essentiellement par sa volonté de prendre en considération la dimension éthique des relations que le thérapeute contextuel se distingue des autres thérapeutes individuels ou familiaux. Il ne prescrit pas de conduite ou de changement dans les comportements actuels, il propose à la famille une exploration et amorce un processus avec un intérêt marqué pour les questions de responsabilités relationnelles. Il s’agit à terme d’éveiller chacun à considérer ce qu’il aurait à gagner à donner aux autres plutôt que de se centrer trop exclusivement sur ses prérogatives ou ses droits acquis.

Être capable d’une écoute partiale envers chacun des membres de manière successive nécessite de ne pas prendre parti dans l’absolu pour une personne en particulier. Pour éviter cet écueil, il apparaît indispensable pour le thérapeute de prendre conscience de la portée de ses propres héritages et d’avoir pu revisiter ses propres comptes avec les membres de sa famille.

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• Film danois « Festen » (1998) de Thomas Vinterberg