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La thérapie contextuelle de Boszormenyi - Nagy

mercredi 30 mai 2007 par Warnotte Valérie , Saerens Isabelle , Grooten Martine , Perilleux Claire , Stasse Jerôme , Crutzen Josline

Cet article a pour but de présenter, de manière plus approfondie, l’approche théorique développée par Ivan Boszormenyi-Nagy. Il est néanmoins nécessaire de lire l’article présentant sa théorie préalablement à celui-ci.

 Première partie : LES CANONS DE LA THEORIE

 Chapitre 1 : Qu’est-ce que l’éthique relationnelle ?

Ivan Boszormenyi-Nagy a construit sa théorie sur base de l’œuvre de Martin Buber (dont l’idée centrale est « toute vie est rencontre ») suite à la concrétisation, dans le cadre des thérapies familiales, d’une écoute attentive du discours. Plus exactement, il s’agit davantage de provoquer, entre les partenaires de la famille, du discours et de l’écoute. Dans la thérapie contextuelle, il convient d’amener les partenaires à un effort de description (de la relation, du point de vue de celui qui accomplit mais aussi de celui qui reçoit,…). Il s’agit donc de faire parler les acteurs de la relation en tant qu’expert de leur propre point de vue subjectif.

D’emblée, nous remarquons que cette manière de travailler se base sur la conviction que la parole qui est amenée est digne de confiance et de fiabilité.

Quant au thérapeute, il soutient la personne dans sa tentative de formuler une description correcte et toujours plus concrète de sa réalité relationnelle. Par la suite, le thérapeute soutient davantage un effort commun de description (il s’agit alors du « parler ensemble ») afin de parvenir à un récit authentifié des faits relationnels (ce qui n’est pas nécessairement la réalité). Selon Nagy, chacun, lorsqu’il dévoile un discours personnel, a, comme intention officielle ou non, d’appeler à une « considération éthique », c’est-à-dire notamment à l’évaluation des droits suite aux événements qu’il vient de rapporter. Nous voyons dès lors que le centre de la question est la notion de justice qu’il y a au sein de chaque relation. L’éthique relationnelle peut être définie comme « la prise en compte de la réalité primordiale de l’équité dans une relation », comme « la responsabilité d’une personne vis-à-vis d’une autre, c’est le fait de prendre l’autre en compte ». La préoccupation pour l’équilibre relationnel permet de faire perdurer les relations intimes. Toutefois, cette préoccupation pour l’équité reste difficile, surtout dans le fait de donner (par opposition au fait de recevoir).

 Chapitre 2 : La trame éthique du vivre ensemble

A. Le je-tu

Selon Nagy, il existe une règle universelle qui consiste en la justice des relations. C’est la raison pour laquelle les humains se sentent parfois obligés de donner, de rendre, de recevoir,…
Les relations, selon Nagy, sont fondées sur deux pôles : réciprocité et équité. Il doit y avoir un équilibre entre le donné et le reçu dans les relations. Un point de vue intéressant que développe Nagy suite à cette idée est celle de la raison pour laquelle les individus rendent. Selon lui, ce n’est pas parce qu’un individu ne peut supporter l’idée d’être en dette par rapport à l’autre qu’il rend, c’est pour que ce dernier se trouve, à son tour, en dette par rapport à lui. Dès lors, la réciprocité peut être conçue comme un endettement mutuel. Il est donc évident qu’une relation ne peut se construire que si les deux protagonistes de la relation se donnent la possibilité de rétribution équilibrée dans leurs échanges avec, une permutation des positions de débiteur et de créancier.

La notion de confiance est également un élément qui traverse le concept d’éthique relationnelle. En effet, « la clé de la dynamique relationnelle est la confiance méritée ». La confiance méritée est une confiance justement gagnée dans une relation par la réciprocité. Cette confiance acquise dans une relation permet aux protagonistes de supporter les moments de déséquilibre entre le donné et le reçu puisqu’ils savent prévoir de manière plus ou moins fiable le comportement de l’autre. En outre, l’existence d’une dette peut également être perçue comme une assurance de relation.

Ce qu’il est également important de souligner, c’est l’idée que, sur le long terme, dans les relations, il se construit un lien qualitatif entre deux individus. Ce lien (équilibré car traversé par l’éthique relationnelle) se trame entre deux individus qui ne sont pas interchangeables. Ce lien n’a de sens que dans cette relation précise et ne représente pas une valeur générale des individus.

Par contre, ce qui représente une valeur générale de l’individu et qui peut donc être exporté à d’autres relations, c’est la légitimité. Il concerne les mérites et les obligations. Le donner et le recevoir vont permettre une accumulation des mérites et des obligations (ces mérites et obligations sont inscrits, dans le langage de la thérapie contextuelle, dans un grand livre des comptes) qui vont modifier la valeur éthique d’une personne : il s’agit de la légitimité.

Lorsqu’une confiance est ébranlée, sa restauration devient alors un objectif thérapeutique.

Lorsqu’il y a eu un déséquilibre dans une relation particulière dans la balance de justice (équilibre entre le donné et le reçu), la culpabilité apparaît. Cette culpabilité stipule donc bien que les échanges ne peuvent être vus en termes de jeu de gagnant / perdant puisqu’elle se manifeste chez celui qui est en dette, qui « gagne » puisqu’il a reçu sans rendre. Dès lors, la culpabilité peut être perçue comme une dette accrue.

B. Le contexte

Chacun d’entre nous se trouve exposé, au-delà des relations duelles, à un contexte qui comprend : les relations présentes, celles en lien avec les relations du passé et celles en relation avec les préoccupation des générations futures.

Le contexte des contemporains.

Le contexte comprend l’ensemble des individus qui sont affectés par les relations entre deux partenaires. Il s’agit du monde interhumain, de l’entre-deux des protagonistes.
Le contexte est donc une réalité relationnelle caractérisée par de multiple points de vue, revendications, droits , obligations.

Le contexte comme héritage de justice.

Chacun de nous entre en relation avec ce qu’il est et ce qu’il a reçu en héritage du dévouement ou de la négligence de ses ascendants. Et ce au-delà des souvenirs personnels. Il s’agit donc d’une rencontre entre deux individus mais également entre deux contextes : du lot de chacun face à ses comptes transgénérationnels (devoirs, rancunes, attentes,…), de la justice familiale.
Chacun va investir d’une façon ou d’une autre le passé de sa famille car la vie actuelle est une conséquence des comptes relationnels du passé.

Le déficit de réciprocité entre les générations.

Lorsqu’un tort est causé à un individu, une tierce personne peut être utilisée pour équilibrer les comptes. L’enfant est souvent mis dans cette position. Chaque génération se revendique ainsi d’un droit envers l’autre. Il se forme alors une chaîne de rétributions qui provoque des répétitions transgénérationnelles. L’injustice se transmet, se multiplie si on l’échange. Selon Michard : « L’ardoise pivotante peut se définir comme une vengeance à caractère substitutif, une exigence de remboursement envers une cible non endettée, une victimisation d’un innocent pour rétablir de la justice, comme si provoquer une injustice proportionnelle à celle subie permettait de s’en défaire. »
Selon Boszormenyi-Nagy ; « Chaque génération reçoit proportionnellement ce que la génération antérieur a reçu, les attentes de chaque génération sont équilibrées par ce qui est donné et reçu en terme de soins et de soucis ». Le thérapeute peut dès lors créditer les intentions ou les tentatives ratées de rétablir la justice par des questions se rapportant par exemple sur comment un enfant peut accepter recevoir plus de la vie que ce que ses parents n’ont reçus, … Il s’agit ici d’interpeller la famille sur la transmission de l’injustice, sur le déficit de réciprocité, sur le remboursement d’une génération à l’autre. La gestion de la transmission devient le cœur même de la thérapie.
« L’ardoise pivotante, l’héritage du déficit de réciprocité, l’engagement à rééquilibrer le passé d’une génération à la génération suivante sont les facteurs principaux de dysfonctionnements familiaux et conjugaux. » selon Michard. Comme si le passé réclamait plus que le présent. La thérapie est donc un dialogue dans la famille trigénérationnelle à minima.

« Le grand livre », la mémoire du contexte.

Il existe comme un administrateur des comptes, un grand livre, où les actes de chacun sont inscrits. Ce grand livre enregistre tous les actes d’équités ou de déséquilibres dans lesquels les individus sont impliqués. Dettes et dons des uns envers les autres, vivants ou décédés, y sont inscrits.
Le contexte conserve donc ainsi des traces ancestrales des comptes de la famille et ce au-delà des représentations individuelles et des souvenirs de chacun.
La lecture du grand livre fait donc partie de la thérapie afin d’élargir les options de donner, recevoir et rendre. Il s’agit de parler de l’entre-deux des relations présentes et passées avec leur dose d’équité, de déficit ou de surplus de dons. Le grand livre est une mémoire de la justice familiale, la thérapie représente un tribunal général. Ce dialogue n’est efficace que s’il porte sur une période assez longue afin de ne pas personnifier les actes comme des fautes conscientes. Ce dialogue permet non pas d’effacer ce qui est inscrit mais de modifier la teneur du grand livre en agissant sur les actes futurs.
« Le patrimoine de Boszormenyi-Nagy désigne les attentes et expectatives de la famille qui appartiennent au domaine des impératifs éthiques, comme un remboursement à rendre justice des mérites propres des générations passées. » selon Michard. Tels les enfants de survivants qui par héritage doivent exceller dans la vie.

La justice de l’ordre humain.

La survie de l’ordre humain exige une solidarité transgénérationnelle. C’est la condition pour recevoir en retour de l’ordre humain.
Il existe un tribunal interne à chaque relation qui est connecté au tribunal de l’ordre humain et fait partie du contexte. L’ordre humain reconnecte le passé et une vigilance pour le futur. L’humanité est ainsi présente dans nos échanges.

 Chapitre 3 : Le dialogue théorique entre les différentes dimensions de la réalité relationnelle.

A. La complexité relationnelle et motivationnelle

L’approche contextuelle de Nagy vise à complexifier les modèles thérapeutiques existants en y intégrant la dimension de l’éthique relationnelle.

La thérapie contextuelle questionne sur le « donné » et le « reçu » entre le thérapeute et le patient ; entre le patient et sa famille à travers la manipulation, la suggestion ou la prise de pouvoir, le transfert et le contre-transfert.

1) La théorie de l’intégration

Le monde des relations est vu à travers 4 dimensions :

  • celle des faits, des objectifs
  • celle du psychisme
  • celle systémique des rapports de force et de la communication
  • celle de la justice dans la relation càd l’éthique relationnelle

Ce sont là les « 4 organisateurs de la relation ». Ceux-ci ont pour caractéristiques :

  • de ne pas être réductibles les uns aux autres (ils ne sont pas une vision différente d’une même réalité)
  • ils n’ont pas d’ordre hiérarchique
  • ils s’interpénètrent et sont omniprésent dans les relations humaines.

L’articulation entre ces dimensions empêche le thérapeute d’avoir une piste de travail immédiate et ouvre le questionnement. La corrélation entre les dimensions à pour conséquence par exemple qu’un symptôme psychique a des répercussions sur la dynamique familiale et sur l’équilibre de l’échange.

Les 4 dimensions font apparaître les différences. Elles sont toutes mobilisées lorsqu’il y a une évolution même si toutes ne sont pas utilisées en thérapie.

2) La théorie de la motivation

Ces 4 dimensions vont permettrent, selon Nagy, « un examen approfondi des motivations présentes dans les relations ». Il existerait des « manifestations motivationnelles provoquées par d’autres énergies que le psychisme animé par les pulsions…Les logiques de la réciprocité et du don sont aussi au cœur des relations et des ressources humaines pour agir ».

Une grande part du lien entre les humains est basée sur la question de la justice/injustice. La thérapie familiale contextuelle a pour versant de construire un sens partagé par les individus eux-mêmes. Elle ouvre une zone d’incertitude sur les mobiles d’action des hommes en lien.

B. Les 4 dimensions de la réalité relationnelle

1) La dimension des faits (I)

Ce sont les « éléments non relationnels qui ont un rôle déterminant dans la relation liant deux individus ». Ces réalités peuvent être réversibles ou irréversibles et sont comme telles inaccessibles à la thérapie familiales. Certaines de ces réalités sont modifiables et relèvent de prises en charge sociales ou médicales.

Nagy parle de « dimension du destin ». Ce sont ces faits liés à nos conditions économiques, notre état de santé, notre classe sociale, notre position dans la fratrie etc. L’aspect « historique » influe également (l’époque à laquelle on naît, le milieu culturel, politique, …).
Ces « lots de l’existence » ont des conséquences positives ou négatives sur toutes les dimensions de la réalité relationnelle. Chaque individu va évaluer son « lot » par rapport aux autres membres de la famille. Le mandat de vie est différent aussi selon le sexe. Il y a « asymétrie dans le risque » entre homme et femme (risque lié à l’accouchement). La thérapie ne traite pas de cette distribution des cartes. Elle a pour objectif d’ouvrir le dialogue sur ce que chacun fait des avantages ou inconvénients de son lot. Les faits s’inscrivent alors dans une histoire d’échange.

2) La dimension de la réalité psychique (II)

Cette dimension considère la personne comme « une unité psychologique, un individu, une entité singulière avec des mobiles personnels conscients et inconscients, avec un fonctionnement cognitif et des entrées sensorielles particulières ».

Nagy part de la théorie du fantasme de Freud mais en pose les questions de l’abus, de l’utilisation déséquilibrée du proche. La psychologie du sujet détermine la manière dont celui-ci entre en relation. Le sujet utilise l’autre pour ses besoins psychiques variés (ex : réparation).

Il faut donc différencié :

  • « d’une part, les éléments qui émanent et naissent du psychisme des protagonistes en présence et qui s’inscrivent dans leur relation : projection, alliance avec les objets internes, essai d’incarner la relation d’objet, tentative de rentrer dans les identifications projectives inconscientes du partenaire ;
  • d’autre part, les éléments qui apparaissent dans la relation et s’inscrivent dans le compte et l’identité du sujet : obligation de rendre, mérite pour recevoir, légitimité constructive et destructive ».

Aucun processus, aucune expérience n’est possible indépendamment du psychisme. Ainsi, la réalité de la justice se distingue de la réalité psychique : un acte sera loyal ou déloyal en fonction de ses conséquences commentées dans le dialogue. La culpabilité psychique appartient à l’individu à travers son symptôme. La culpabilité existentielle va au-delà et appartient à l’ordre et à la justice humaine.

3) La dimension transactionnelle (III)

Le système est vu comme « une entité supra individuelle avec des mécanismes gérant les pouvoirs, les transactions, les communications, les patterns répétitifs et les rôles ». Le mythe familial est maître.

Nagy pousse plus loin la réflexion et va s’intéresser à l’influence de l’individu sur le système à travers le dialogue. Il différencie ainsi « la communication comme manipulation et pouvoir (pouvoir de faire quelque chose à quelqu’un)- observable dans l’ici et maintenant- de la communication dans le donner et recevoir – pas observable car conséquences d’actes du passé sur le futur ».

4) La dimension de l’éthique relationnelle(IV)

C’est la dimension de la considération due et de la confiance méritée. Etre en relation d’interdépendance provoque des conséquences pour les deux individus. Justice et injustice sont au cœur de cette 4ème dimension.
La culpabilité existentielle se mesure en termes de mérites et dommages causés à autrui. Elle est toujours relationnelle. Le sentiment de culpabilité reste limité à la personne alors que la culpabilité existentielle et le compte relationnel surgissent dans le dialogue entre deux individus. Il faut donc toujours distinguer la dimension propre de l’éthique relationnelle de ses effets dans la dimension transactionnelle.

  Deuxième partie : LE DIALOGUE CLINIQUE DE L’ECHANGE

 Chapitre 4 : Le cycle du donner, du recevoir, et du rendre au sein de la famille

A.Donner, recevoir, rendre au risque du dialogue

Borszormenyi-Nagy a revisité la question du don et de la dette au sein même de la famille en dialogue, dans le monde des expériences communes quotidiennes banales des personnes concernées, et dans les liens générationnels venus du passé et tendus vers le futur. Il essaie de permettre à chacun, dans un dialogue au sein de la famille, d’évoquer à la fois le point de vue de celui qui donne et la position de celui qui reçoit. L’interpellation sur les liens intimes entre proches apparaît ici comme une nécessité pour la pérennité du lien.

Dons et dettes ne se fixent pas dans une formule prévisionnelle, ne s’appréhendent pas par une théorie des jeux, applicables à toutes les situations cliniques. Au contraire, les caractéristiques des échanges interpersonnels familiaux restent impossibles à saisir des deux mains par un tiers extérieur non engagé ou impartial. Il y a toujours quelque chose de non prévu dans le don ou dans l’obligation de rendre.

Le don et la dette échappent au raffinement de l’observable. Ils lient des protagonistes familiaux enchâssés dans des relations longues. Ces protagonistes sont libres de leur engagement, ce sont des partenaires qui s’interpellent tout en étant contraints par la vulnérabilité de l’un ou de l’autre et en étant obligés par la loyauté. Les membres des familles ne perçoivent que leur propre point de vue dans le monde de l’échange. L’effort thérapeutique consiste à ouvrir le dialogue sur les positions de tous les protagonistes, afin de permettre un écoute mutuelle et ainsi un redéploiement nouveau de l’échange.

B. Questions pour l’exploration du donner

Donner dans le lien : Donner en considérant la situation du proche est bien évidemment un acte qui a à voir avec l’éthique relationnelle. Il s’agit de donner en fonction du besoin de celui qui va recevoir. Comment repérer et atteindre ce point de vue de l’autre dans le noyau familial ?

Don et parole : Sait-on toujours ce que l’on donne ? Le don est-il toujours lié à une intention ou est-il irréfléchi ? Qui identifie le don comme don ? Est-ce le donataire, le donateur, ou un tiers ?

La chose donnée est racontée, et elle peut conserver longtemps un patrimoine narratif. Le récit est le gardien du don (ex : le couteau, cadeau du grand-père).

L’exhibitionnisme du donateur qui fait tout pour que l’on sache dénature l’impact du don, autant que la dilapidation démonstrative du même don par qui l’a reçu.

Le don nié ou clandestin rend les éventuelles possibilités de rembourser plus complexes.

Pour le thérapeute de famille, le don comme l’abus ne concerne pas uniquement un couple de partenaires isolés. Le don inclut inévitablement l’univers familial.

La thérapie vise à ancrer davantage le don dans un récit controversé. Chaque don, comme chaque abus, rend possible des histoires multiples, susceptibles de recevoir une suite grâce au renfort des récits de tous. La mémoire du don en famille se conjugue à plusieurs. L’un ou l’autre peuvent ranimer la mémoire.

Don et temps : Le « polatch » est décrit comme la circulation d’un don dans le temps et l’espace. Le don navigue, se déplace géographiquement, passe de mains en mains, oblige de multiples groupes et revient à son envoyeur avec une valeur accrue grâce à ce détour, puis repart pour une nouvelle boucle d’échanges. Dans la pratique thérapeutique, l’historicité du don est également présente lorsque le thérapeute se centre sur le compte entre les personnes à travers la succession des générations.

Les questions du temps traversent la famille. Donner au sein de la famille est attente, promesse d’un retour. Le donataire n’a pas pour visée de réduire le temps de l’intervalle d’un éventuel retour. Au contraire, il offre le temps pour le retour du temps donné. Plus le temps s’allonge entre le premier don et un éventuel retour, plus la confiance entre le donataire et le donateur est travaillée par la mémoire.

Donner au sein de la famille peut être aussi permuter le retour dû aux aînés vers les plus jeunes générations pour qu’à leur tour elles soient aptes à transmettre, le temps venu.

De la possibilité à l’épuisement à donner : Combien de fois sommes-nous ignorés dans notre possibilité de donner au sein de la famille ? Chacun de nous grandit avec une certaine mesure d’injustice qui vient du fait que nous voulons donner plus que nous pouvons par rapport à notre âge.

L’épuisement à donner apparaît davantage, chez Boszormenyi-Nagy, comme le résultat de l’échec du don, comme sa non-reconnaissance et moins comme absence de retour, dans la saturation de celui qui réussit mais donne trop.
La violence d’un certain environnement et les règles familiales peuvent avoir pour fonction de bloquer les possibilités de donner. Le clinicien sera donc attentif à estimer la capacité des contextes de permettre le donner et le recevoir.

Quelles sont les modalités de l’obstacle à donner : sont-elles psychologiques, sont-elles dues au contexte, à l’incompétence, ou sont-elles issues de l’histoire du compte relationnel de celui qui ne peut donner,..L’épuisement à donner entraîne perte de confiance et dépression.

Donner, c’est accepter d’être créancier : La dette s’éprouve aussi du côté de celui qui donne. Le donateur partage d’une certaine façon la dette du récepteur, elle lui appartient à un titre différent :la créance est aussi une promesse de perpétuation du lien, un tremplin pour l’acceptation d’un retour. Le cheminement de la thérapie oblige à questionner sur l’anticipation du retour, à deviser sur l’acceptation d’être un créancier et d’avoir inventé un débiteur.

L’enfant privé de la possibilité d’un retour devient « un enfant superflu », un enfant sans mission ni délégation, dépossédé d’un héritage lui permettant de saisir, l’apport des ancêtres, privé d’histoires familiales. Cette figure de l’enfant inutile se retrouve dans certaines familles recomposées où l’enfant de la première union ne sert plus de cible de dons pour les deux parents, n’a pas de mise transgénérationnelle.

Le refus de donner : Il ne faut pas confondre dans le monde de la famille une impossibilité de donner avec un refus actif de donner. Le refus de donner peut être étayé sur une crainte de transmettre un fardeau (par ex : le refus de donner pour ne pas transmettre une maladie génétique).

Possibilité, capacité, droit de donner : Les enfants qui se fixent des tâches au-delà de leurs possibilités représentent une réalité clinique tout aussi tangible que la pertinence de leur soutien face à la détresse parentale (ex : Cécile qui a vécu son adolescence sous l’égide de la mort imminente du père atteint d’un cancer réfléchissait à la possibilité d’échanger sa mort contre celle de son père).

La possibilité de donner dépend en premier lieu de l’existence de personnes, cibles potentielles, de l’état de vulnérabilité des partenaires, du besoin de celui qui donne la possibilité de donner. Les plus jeunes enfants nécessitent davantage de soins et d’attentions que les plus grands. La plupart des mères ressentent d’ailleurs plus de gratification à s’occuper des tout petits que des adolescents. Avoir une chance égale de donner dans le cercle familial est donc aussi important que d’avoir une chance similaire de recevoir.

Le droit de donner incite le thérapeute à ouvrir le dialogue sur l’engagement des cibles à recevoir, sur l’injustice à avoir eu moins l’occasion de donner, sur l’injustice à avoir été bloqué ou disqualifié dans ses tentatives de donner.
Bloquer un enfant dans sa capacité de donner, c’est le priver de quelque chose d’essentiel : de recevoir par le fait de donner.

De trop donner à donner l’occasion de donner : Trop donner est rompre l’échange. Donner de manière unilatérale et trop donner, ne laissent aucune place au partenaire pour donner. L’excès de don ne tient pas compte du besoin et du droit à donner du partenaire.

La manière de donner la plus donnante est d’ouvrir la possibilité de donner. La famille est un lieu opportun pour que donner à l’un devienne une circonstance favorable pour donner à d’autres.

La succession des générations ouvre d’autres possibilités. Le plus grand don qu’une génération peut faire à celle qui l’a précédée, c’est de faire fructifier ce qu’elle lui a donné. C’est transmettre à son tour, plutôt que de donner directement de rendre par des services.

Le thérapeute cherchera les sources justifiables du trop donner.

Donner et perdre : Donner peut aussi épuiser le donataire. Qu’est-ce que je peux donner qui ne me détruise pas moi-même ? Que puis-je dépenser qui maintienne l’effort de transmission de la vie des générations passées en ne me détruisant pas moi-même ? Il faut oser la question du perdre dans le fait de ne pas donner.
Donner est perdre évidemment, mais la perte apparemment rapporte à celui qui le fait.

C. Question pour explorer la demande

Qu’est-ce que demander sous le régime familial du donné et du reçu , dans la dimension de l’éthique relationnelle ?

Le travail de dialogue sur la demande masquée, même niée, est essentiel pour saisir l’engagement clandestin de l’enfant dans ce que nous appelons la parentification.

On comprendra que demander, dans l’univers de l’éthique relationnelle, est, entre autres choses, permettre à l’autre de donner et, par là, ouvrir un potentiel de confiance dans une relation : qui demande donne !

Un enfant, demande-t-il par avidité, pour sa survie, pour soutenir le besoin de donner de son parent, pour mettre en liens ses parents en leur donnant l’occasion de se donner entre eux en lui donnant à travers sa difficulté ?

D. Questions pour explorer le recevoir

Acceptation active, le recevoir ne va jamais de soi, il oblige à perdre ou à sacrifier son autarcie, il oblige à être impliqué davantage dans la relation, sans toutefois permettre la même liberté que donner. Donner est une initiative première plus risquée. Recevoir est toujours chronologiquement second.

Ouvrir le dialogue autour de recevoir, c’est aborder la question de l’obligation d’accepter, de l’exaspération à recevoir. On distinguera le fait d’être forcé à recevoir dans le sens d’une coercition et le fait d’être obligé de recevoir dans le sens d’une loyauté. Recevoir reste beaucoup plus facile lorsque l’acceptation est liée à une ouverture possible de donner, recevoir se présente comme une occasion de rendre. On distinguera aussi le fait de recevoir de manière indirecte, lorsque le don fait à l’enfant lui permet de redonner à d’autres protagonistes de la famille.

Le dommage causé pour avoir trop reçu est-il différent du dommage causé pour n’avoir pas assez reçu ?

Recevoir peut signifier aussi réamorcer quelque chose de nouveau dans une relation, recevoir est alors proche de pardonner.

Il y a du donner à travers le fait d’accepter de recevoir, comme il y a du recevoir à travers le fait de pouvoir donner.

E. Les questions du prendre comme droit

N’y a t’il pas dans le prendre, l’idée d’un juste retour ? L’option serait de saisir de ce qui est dû, dans le remboursement d’un dommage subi par le passé, comme une juste compensation arrachée à un partenaire qui n’honore pas ses dettes ou à un tiers innocent. Nous retrouvons ici la question de l’ardoise pivotante du droit destructeur.

Le dialogue thérapeutique établira les raisons historiques qui justifient le prendre malgré le préjudice subi par un tiers. Prendre peut se soutenir aussi de l’intention de redonner plus tard.

F. Les questions de la réciprocité

Qu’en est-il de la question de l’exigence de réciprocité dans le noyau familial ? Comment ouvrir le dialogue sur la réciprocité, alors que le don a répugnance à la réplique égale ? Le thérapeute de famille maintient la question de la réciprocité tout le long de son oeuvre.

Oser envisager l’équilibre des relations est déjà un don.

Il existe des dettes impayables mais sans culpabilité, car elles ne sont pas à payer mais simplement à reconnaître. Créditer et reconnaître, c’est déjà rendre.

G. L’exploitation ou la parentification

Le déséquilibre de l’échange est enregistré comme exploitation.

H. Qu’est-ce qui est donné, reçu et rendu ?

Quelle est la nature de ce qui est donné pour que cela engendre du mérite, de la confiance et du lien dans le creuset familial ?

Le don, et particulièrement le don intrafamilial, devient le geste par excellence qui maintient la relation pour la relation, dans un contexte où de la vie s’origine et est en jeu. Il provoque la possibilité de deux individualités liées qui ont sacrifié quelque chose d’elles–mêmes pour l’invention et la pérennité du lien.

Donner, recevoir, rendre apparaissent comme des gestes fondateurs, à travers lesquels la société s’institue par ce que nous pouvons appeler des structures élémentaires de la parenté, un contrat social continué. On retrouve cette valeur origine des valeurs qui est la transmission, le maintien, la protection de la vie qui sont aussi un levier majeur pour la thérapie.

 Chapitre 5 : La loyauté et ses conflits

A. LA LOYAUTE

1. La loyauté, une notion désuète

L’auteur fait état de différentes définitions issues de sciences distinctes.
Le sens commun définit le terme loyauté par « une aliénation dans un groupe sectaire dirigé par un maître qui exige une obéissance aveugle et une approbation sans faille qui n’autorise ni critique, ni débat ».

Les philosophes cherchent à fonder l’idée d’un devoir sans dette, « un devoir qu’il ne doit rien devoir pour ce qu’il doit faire ». La loyauté apparaît donc comme une morale singulière et locale qui noue un individu à un autre ou à un groupe.
Pour les philosophes modernes, la loyauté incite à traiter inégalement proche et lointains. Elle nous oblige à être partial, sélectif à avoir des exigences particulières en faveur de ceux que l’on a rencontré dans une histoire conjointe.

De rares sociologues se sont penchés sur la question. Ils définissent un état de dette positif et repèrent la loyauté au sein du couple.

Dans l’univers « psy », la loyauté « est un obstacle, elle détourne et conteste l’idéal d’autonomie d’un sujet désaliéné du désir parental. La notion de loyauté présente le risque d’être perçu comme un promoteur du retour d’une loyauté qui prive le sujet d’une individuation dans une liberté de désir. »
Le sujet contemporain estime qu’il ne faut pas culpabiliser, il pense ne pouvoir compter que sur lui-même attendre et ne devoir rien à personne. Il refuse une culpabilité suspecte d’attachement infantile névrotique. L’air du temps nous rend coupable de nos loyautés et nous incite à faire un travail psychothérapeutique afin de nous libérer de toute dette.
Nous parlons donc ici d’une loyauté inconditionnelle, d’une loyauté enracinée dans une constance psychique qui n’a rien avoir avec la spécificité de donner en fonction de ce qu’on a reçu.
La loyauté s’étaie sur le passé, elle n’est pas un choix décidé dans l’instant. Elle n’est donc jamais soudaine et encore moins contractuelle.

2. La loyauté à travers culture et histoire

La loyauté aux parents se détermine à partir du don de la vie, vie que l’enfant doit redonner par l’intermédiaire du nom aux générations futures. La loyauté peut se résoudre également par des rituels à exécuter. En découvrant la notion de loyauté à travers le temps et l’espace, l’auteur s’est rendu compte qu’en évoquant la loyauté au sein de la famille, nous reprenons la question de l’éthique relationnelle en y greffant l’interrogation sur l’origine. On aborde les questions de la balance entre dettes et créances, questions traversées par la dette de l’origine entre les générations.

3. Les racines de la loyauté : les liens du sang

La loyauté apparaît principalement liée au fait « existentiel » que tout être humain est introduit au monde par des parents. La loyauté est donc « une dette congénitale » des jeunes générations envers les plus anciennes. « Chacun est donc porteur d’une dette d’existence envers ses parents qui résulte du fait même de la naissance et de la bienveillance prodiguée ».

Cette dette ineffaçable et infinie rend l’enfant vulnérable. En effet, il risque de penser que l’acquittement de sa dette est prioritaire par rapport aux autres questions humaines. On ne peut espérer de l’enfant qu’il rende tout ce qu’il a reçu des générations précédentes.

Les parents ont également leur charge dans cette dette de vie. Le don de vie implique une dette de vie comme une promesse sans parole à laquelle sont liés les parents. Ainsi, le parent partage la dette de son enfant : la créance est une promesse de perpétuation du lien.

4. Loyauté et parentification

La loyauté s’inscrit dans une conception triangulaire qui s’oppose à l’option bilatérale de la parentification.
La relation duelle risque de provoquer des déséquilibres entre le donné et le reçu. Lorsque les plateaux de la balance se figent en déséquilibre, l’auteur parle de parentification. Elle existe massivement au milieu des familles car elle est précédée par la loyauté. « Boszormeniy-Nagy réserve le terme de parentification à une exaspération de la loyauté existentielle en cas de collusion parentale visant à exiger de l’enfant un engagement simultané et non contradictoire dans le couple des parents ou dans le soutien d’un parent contre l’autre ».

La loyauté apparaît au moment du conflit de la recherche du juste, de la direction prioritaire de dette : plus un sujet S est juste envers A, plus il est coupable envers B, plus il veut rembourser ses dettes à A, plus il est en difficulté par rapport à B avec lequel il est aussi endetté. Le conflit de loyauté est un conflit d’endettement, de priorité et d’urgence de remboursement qui ne peuvent être simultanés.

Etre redevable et être en conflit sur les priorités de partialité en faveur des siens est une condition banale de la relation qui ne présente rien de pathologique.

5. Histoire du concept de loyauté dans l’approche contextuelle

L’origine du concept provient de la notion de collusion pour éviter le deuil. Chaque membre peut-être apte individuellement aux changements et à la maturation, mais il gèle sa croissance pour ne pas nier ou blesser l’autre. C’est « l’engagement mutuel collusif » pour éviter la douleur de la perte du deuil. L’idée d’un contrat implicite de protection mutuelle est un précurseur de la notion de loyauté.

L’auteur parle de conspiration inconsciente visant à empêcher la maturation de chacun. La résistance collusive est un engagement envers l’uniformité du système ce qui procure une sécurité pour le groupe. Il en arrive à la notion d’homéostasie garantie par une réciprocité équilibrée entre les partenaires du contrat tacite.

La loyauté se dégage alors en tant que pont entre l’individuel et le systémique. Tous les éléments du système sont impliqués dans l’existence mutuelle. La notion de loyauté est donc le « ciment éthique du système ». La loyauté interindividuelle et la loyauté du groupe vont de pair, il y a un lien entre les attentes du groupe et celles des membres. La loyauté est ainsi garante de l’homéostasie des obligations et de la dynamique familiale. « L’individu paie au groupe des obligations et il en garantit par là l’équilibre ».

6. Loyauté et suite des générations

L’auteur conçoit un grand livre de compte à colonnes multigénérationnelles où s’inscrivent le « bilan des actes et les comptes de justice » et où s’articulent les loyautés entre contemporains acteurs d’un même système et l’héritage des positions des comptes de loyauté venant des générations antérieures.

Dans le grand livre, on inscrit l’histoire des échanges, leur trame : les attentes de loyauté, l’héritage des créances et des dettes, l’accumulation des déséquilibres et des exploitations, les efforts des protagonistes pour tenter de rétablir l’équilibre.

Il faut savoir que plus la source des obligations est éloignée dans le temps, plus elle est ignorée de la personne et plus le système devient aveugle et pathologique.

7. Gérer les loyautés : une affaire de famille

La question qui anime le processus thérapeutique est : « qu’est ce qu’un patient gagne à faire face à ses obligations de loyauté ? »

Les loyautés ont un aspect quasi objectif inscrit dans le grand livre. Pourtant, on ne peut les remanier par un quelconque exercice mental. Elles persistent que les protagonistes soit morts ou vivants. La loyauté est une réalité vécue mais indépendante du vécu de chaque sujet. Le bilan multigénérationnel des obligations est une réalité existentielle qui ne s’établit et ne se justifie que dans le dialogue.

Pour les parents, il est impératif d’aider l’enfant à gérer ses loyautés afin qu’il tente d’y répondre. Les parents doivent le soutenir en acceptant des acomptes pour qu’il se relaxe de ses obligations. Si l’enfant n’est pas secondé pour faire face à sa culpabilité, si la source des obligations passées n’est pas parlée, l’enfant devenu adulte sera inlassablement en recherche d’un équilibre entre le passé et ses partenaires actuels adultes et enfants.

Les parents contemporains n’accordent souvent aucune vigilance à la loyauté. La responsabilité parentale ne se déclare pas comptable, elle se glorifie de ne pas endetter l’enfant. Il y a une injustice envers l’enfant à ne pas attendre de lui un dû.

Gérer les loyautés, c’est être dans un juste milieu entre un non-dit autour de l’état du compte parental et un trop dire qui aliène l’enfant dans un excès de dette impayable.

8. Gérer les loyautés : un projet éducatif et culturel

Dans les sociétés plus anciennes, la transmission du savoir des anciens permettait le maintien de la vie. La survie des plus anciens était assurée par la solidarité des plus jeunes.

Dans les sociétés occidentales, on récuse l’idée que les humains doivent aux esprits des morts et aux ancêtres. La vénération des ancêtres n’est plus de mise. L’absence de la loyauté dans le discours contemporain fait qu’elle se transforme en une affaire de style personnel.

La diminution des échanges entre les générations rend cruciale l’ouverture de cette question dans le monde de la psychothérapie et de l’éducation. La question du donner et du recevoir, dans les sociétés occidentales, est déconnectée de la reproduction des rapports sociaux et économiques fondamentaux. Elle se réfugie au sein de la famille éclatée, laissée à la libre appréciation des protagonistes. Il revient donc aux institutions de la jeunesse d’apprendre et de soutenir les enfants dans leur traversée de la dette comme rappel constant de leur origine.

Une éducation qui ne tient pas compte des loyautés, ne peut-être qu’en déficit d’autorité étant donné que cette dernière se fonde sur le respect de la vie transmise et tenue par les origines.

La culture actuelle a tendance à provoquer des « exclu de la dette » dont les préceptes sont : « ne dois rien à personne », « ne compte que sur toi », « ne culpabilise pas »,…

9. Mode de résolution des loyautés

Une contribution non payée par une génération est exigée d’une autre génération. Un déséquilibre entre le lien parents et grands-parents, ou un déséquilibre dans le couple devient un héritage pour la troisième génération. Il s’agit de l’impasse générationnelle.

Le fait que l’on travaille avec la famille nucléaire, provoque une accusation implicite des parents. Pourtant, il existe « une chaîne multigénérationnelle des injustices » qui fait que « tout comportement relationnel dommageable a une structure multigénérationnelle ». On parle d’ « ardoise pivotante ».

Le terme ardoise se réfère à une loyauté restée bloquée entre divers sujets et qui mériterait d’être appréciée de façon équitable. Au lieu de ça, elle est retournée contre un tiers innocent qui est traité comme s’il était le débiteur originel. La déloyauté entre deux protagonistes provoque une déloyauté envers un troisième. Les enfants négligés, devenus parents font de leurs propres enfants la cible éternelle de la quittance non acquittée par les générations précédentes.

La loyauté peut prendre l’aspect d’une délégation. La délégation s’oppose à la parentification. La délégation éloigne du périmètre familial, c’est une mission à l’extérieur pour le futur, alors que la parentification est comme une délégation liée : elle fixe, dans le présent et la proximité, les parents vulnérables et l’enfant. Un parent donne à son enfant pour qu’il transmette quelque chose à son propre enfant. La délégation établit un tri : « doit-on, en tant que parents, transmettre une idéologie aliénante reçue des générations antérieures. » La délégation impose une tension entre le dû au passé et la responsabilité envers la génération future.

La loyauté mandatée : dans certaines familles, un membre est parfois chargé de maintenir les liens familiaux. Se pose alors la question du crédit de la reconnaissance accordé au délégué.

La loyauté glissante et déchirée : plus le premier partenaire est disponible envers le second, plus ce dernier s’engage envers d’autres souvent extérieurs à la famille.

La loyauté indirecte ou invisible : la loyauté n’est pas positive envers quelqu’un, elle s’exprime dans un engagement stagnant envers un tiers. Elle équivaut à une loyauté à la famille d’origine.

La loyauté camouflée provoque fréquemment une absence d’engagement actif par rapport aux figures de loyauté. Par exemple, un adolescent qui échoue dans ses engagements amicaux dans le but de conserver un soutien loyal envers un membre de sa famille. L’absence d’engagement dans les relations horizontales est loyauté envers les relations verticales. Cette loyauté s’exprime de façon négative. On aboutit à une autonomie abstraite, le sujet s’abstrait de nouveaux liens. Tout symptôme est susceptible d’être travaillé en termes de loyauté invisible. Cette loyauté se révèle aussi par une indifférence extérieure, la destruction d’une relation pour être loyal à une autre.

10. Le renouvellement de la notion de loyauté

L’auteur en arrive à ce constat : les enfants les plus maltraités demeurent les plus loyaux. La loyauté augmente quand le parent ne le mérite pas. Ainsi, il récuse la définition première de la loyauté comme obligation et cela devient : « la loyauté permet d’exercer son droit de donner plus que de rembourser ». Il y a loyauté dans le fait de donner et de recevoir.

Ainsi dans un processus thérapeutique, plus le thérapeute protège l’enfant, plus il incrimine le parent déficient, plus il risque d’être éjecté par l’enfant lui-même. L’option ne sera plus d’attendre une reconnaissance des négligences mais plutôt de travailler le gain de l’enfant abusé en tant que futur parent.

11. Conflit et clivage de loyauté

La loyauté est toujours un dilemme, elle s’oppose à une philosophie qui pousse à traiter de la même manière tous nos semblables. On ne peut réduire les conflits de loyauté à des conflits de désir ou de rivalités. Le conflit de loyauté n’est pas de l’ordre d’une simple jalousie. L’origine du conflit de loyauté ne réside ni dans une opposition, ni dans une compétition mais « une difficulté qui surgit dans une situation où il faut choisir une cible de loyauté parmi plusieurs cibles qui sont toutes aussi méritantes ou en état de vulnérabilité. Le conflit est la banalité de la vie ». Envers qui suis-je le plus obligé ?

Pour résoudre un conflit de rivalité, on peut éliminer un protagoniste. Dans le cas du conflit de loyauté, il y a apparition d’une culpabilité existentielle. Il y a une réalité du dilemme, un choix exclut l’autre.

A l’inverse du conflit où il y a une issue même si elle provoque de la culpabilité, le clivage n’en offre aucune. L’enfant ne peut ni donner ni recevoir d’un parent sans être déloyal vis-à-vis de l’autre. L’enfant tente de résoudre deux tâches opposées : découvrir une solution pour aider les deux parents.

L’impact est d’autant plus important si la loyauté implique les grands-parents. Le clivage est alors exacerbé.

Dans le cas de parents séparés, il devient impraticable pour l’enfant de répondre aux missions ou aux attentes. L’enfant tente un juste équilibre de ses loyautés par rapport au déficit de la réciprocité entre ses parents. Par exemple, il punit le parent qui lui paraît responsable ou capable de survivre plus facilement à la séparation du couple.

Le clivage est crainte, méfiance, défiance d’un parent envers l’autre parent : le lien avec l’autre parent ne produit-il pas des dommages sur l’enfant ? Il y a méfiance aussi du côté de l’enfant : quand il échange avec l’un de ses parents, est-ce destructeur pour l’autre ? L’enfant peut tenter de résoudre le clivage en ne donnant rien. L’issue tragique est la dépression, la tentative de suicide ou le suicide. Mettre fin à ses jours illustre l’impossibilité de donner et de recevoir. Il rend impossible tout remboursement entre les générations. Il reste une dernière tentative dramatique de rapprocher et de permettre aux parents de se soutenir dans le deuil commun.

12. Le travail thérapeutique autour du conflit et du clivage de loyauté

Dans le cadre thérapeutique, le clivage a d’abord à être identifié et surtout considéré comme tel. Il n’est pas possible de sortir de la trappe par une simple prise de conscience. Il s’agit d’ouvrir une parole sur la nature des conflits pour témoigner de la difficulté, de l’effort fait pour sortir du piège.

Exemples de question : « Comment les enfants tentent-ils de s’interposer dans votre conflit de couple ? », « Y a-t-il une place où l’enfant peut vous aider dans le conflit entre vous, les parents ? »

Le thérapeute n’hésitera pas à explorer la question du suicide : « Est-ce que cela peut blesser quelqu’un de savoir que vous avez des idées suicidaires ? », « Pensez-vous que quelqu’un est suffisamment désespéré pour penser au suicide ? »

Le projet thérapeutique vise moins à décrire l’origine et la nature du conflit qu’à autoriser l’enfant à témoigner ce dans quoi il se débat. Aider l’enfant à vivre avec la réalité d’un parent qui a commis une faute sur l’autre, d’un parent endommagé par l’autre. Reconnaître l’engagement de l’enfant par rapport au parent le plus endommagé.

Il est important aussi de créditer les espaces où l’enfant a évité le conflit : « je suis content car je vois que tu ne t’es pas posé la question de savoir sur qui reposait la faute de la séparation de tes parents »

Remarquer que le clivage n’est pas seulement provoqué par l’irresponsabilité des adultes qui formulent des injonctions contradictoires mais aussi par des tentatives de manipuler l’autre adulte par l’intermédiaire de l’enfant.

La thérapie peut parfois se résumer à cette prise en compte partagée du conflit de loyauté. Cette description diminue la culpabilité chez l’enfant.

B. LA PARENTIFICATION

1. Quelques repérages autour de la parentification à travers le temps

WINNICOTT avait repéré chez le jeune enfant une compétence à être attentif aux membres de sa famille. Il se sent concerné, impliqué et éprouve une responsabilité.

ERIKSON affirme que le bébe s’identifie d’emblée à une mère qui donne lorsqu’il obtient satisfaction de ses besoins et redonne à son tour.

BOWLBY insiste sur les mobiles de certains individus en réaction à une perte ou à une crainte de perte. Ils se mobilisent intensément en vue de soutenir d’autres personnes au lieu de réclamer pour eux-mêmes de l’attention ou d’exprimer de la tristesse.

KAMMERER souligne l’intérêt à amener les enfants à une relation oblative, c’est-à-dire à l’expérience du don.

Beaucoup de cliniciens reconnaissent l’activité oblative des nourrissons mais ils s’arrêtent à ce constat. Il nous reste des interrogations en suspens : les parents et notamment la mère valide-t-elle ou au contraire disqualifie-t-elle les manifestations de gratitude concrètes de son enfant ? Jusqu’à quel point peut-on dire que l’enfant est dans une relation de « collusion pour éviter le deuil », poursuivant la relation, non pour lui mais pour sa mère ?

L’approche contextuelle nous autorise l’ouverture d’une série de questions et de remarques : qu’est-ce qui a poussé les experts contemporains de l’enfance à insister sur la responsabilité parentale confisquant l’enfant d’une disponibilité envers les adultes ?

2. Histoire de la notion de parentification

L’auteur oscille entre deux pôles qui ne recouvrent pas une évolution temporelle.

Le premier pôle où se focalise le clinicien concerne les parents. BOSZORMENYI-NAGGY dénonce alors une parentification destructrice en utilisant des formules disqualifiantes pour les parents : « la charge est du côté des parents qui tirent sur l’enfant comme sur un compte en banque inépuisable » La parentification est définie comme « une fonction relationnelle pathogène dont les parents sont le levier à cause de leurs besoins de cramponnements symbiotiques »

L’enfant n’est pourtant pas seulement passif. Avec cette lecture, on risque de provoquer une accusation massive du parent trop infantile et une sacralisation de l’enfant victime.
Plus tard, le second pôle permet d’aborder les choses autrement en se positionnant du point de vue de l’enfant capable. Le thérapeute insiste alors sur l’engagement de l’enfant face aux besoins et à la situation du parent en difficulté.

La parentification ne concerne pas seulement les relations parents-enfants, elle peut être décrite dans les relations de couple ou amicales. La parentification sera toujours « une attente de prescription de rôle : rôle sacrifié, de soignant, de bouc-émissaire ». L’enfant qui se sacrifie à la parentification est en fait un gagnant car il obtient un « avantage émotionnel ».

3. La parentification appréciée du côté de la charge parentale

La parentification peut prendre plusieurs formes et d’abord celle « d’une utilisation abusive par un remboursement excessif ». On donne à l’enfant au-delà de son besoin pour rembourser une dette qui lui est extérieure, on donne sans tenir compte du besoin réaliste de l’enfant. Cela crée aussitôt une injustice d’avoir trop reçu. « Meilleure est la famille, plus il est difficile de ne pas être parentifié… »

Les parents en conflit ou séparés peuvent faire équipe pour coincer l’enfant. Il devient « arbitre médiateur en réconciliation parentale ». Il peut-être accusé des difficultés d’un parent par l’autre.

Si les générations antérieures exploitent la disponibilité de l’enfant, il expérimente alors un monde manipulatoire et il perd confiance dans le monde humain. L’insécurité relationnelle le met en recherche permanente d’une confiance immédiate qu’il accorde sans critique et retire à la moindre déception.

Il est important de différencier deux types de parentification. Le premier type est centré sur l’accomplissement d’un vœu de lignée, étayé par le compte relationnel entre les protagonistes des générations. Dans le second type, l’enfant donne, il soutient immédiatement la détresse actuelle d’un parent fragile. Quelquefois, le parent surcharge l’enfant de ces deux modes.

4. Le contexte de la parentification

Après s’être focalisé sur « l’exploitation de l’enfant », l’auteur marque de plus en plus son intérêt pour « l’engagement de l’enfant » face au besoin de l’adulte. Ce n’est donc pas l’origine psychique de la parentification qui va animer le processus thérapeutique mais bien un travail de soutien entre les protagonistes de la famille, dont le bilan historique reste à faire dans un dialogue.

Plusieurs exemples de parentification :
Le décès prématuré d’un des parents provoque chez l’enfant devenu parent lui-même un besoin de parentifier. L’enfant est pris entre deux options contradictoires : être un parent pour ce parent orphelin ou se garder en vie pour ne pas répéter une nouvelle perte et être le parent trop tôt disparu de son propre enfant.

La fragmentisation et la contractualisation des liens humains a une conséquence : l’enfant devient le lien le plus stable des adultes.

L’enfant parentifié est impliqué dans l’histoire amoureuse des adultes de la famille. Il est soumis aux attentes variées qui fluctuent selon l’évolution de la vie du parent. L’auteur donne l’exemple d’un enfant qui peut décliner les bénéfices, les inquiétudes, son soutien, son mécontentement en fonction des épisodes de la vie amoureuse de sa mère.

L’éclatement du lien transgnérationnel, l’éloignement des grands-parents favorisent la parentification. L’enfant parentifié contemporain peut avoir à composer avec l’urgence d’un soutien à un parent dont les ascendants, la culture, le pays ont été détruits et d’un maintien d’un patrimoine culturel dont on hésite à lui transmettre le contenu.

L’enfant peut culpabiliser d’autant plus si l’adulte blâme l’enfant. Il peut-être incriminé par les parents, dès sa naissance, de tentative de suicide d’un parent, de l’échec d’un mariage… la parentification s’aggrave si l’enfant est aussi blâmé pour le soutien qu’il offre à ses parents.

Le thérapeute ne doit pas abandonner l’enfant dans ses tentatives de recréer du lien entre les adultes en difficultés.

5. L’ouverture de la parentification

L’ouverture de la parentification est un moment majeur pour le thérapeute. La première chose est de ne pas se fixer sur la tentation de saisir ce qui se passe à l’intérieur du psychisme de l’enfant.

Le thérapeute structural se donne pour but de mettre des limites dans la hiérarchie des générations. D’une certaine manière, l’enfant est rendu coupable, on l’accuse d’une toute puissance.

L’approche contextuelle est plus attentive aux faits de contexte, aux situations piège de la vie qui provoque la parentification.

L’option est d’aider l’enfant à aider ses parents, sans le blâmer pour son soutien parental et sans l’abandonner dans cet engagement. La première étape vers la déparentification est d’aider « la famille à reconnaître le capital de confiance qui a été puisé dans l’enfant parentifié ». Aider l’enfant à se débarrasser de la culpabilité passe par le fait de reconnaître le mérite.

Le thérapeute prend en compte le parent qui a rarement donné à l’enfant. Il permet à l’enfant de parler de son souci envers le parent absent. « Comment votre parent se manifeste-t-il par rapport à votre disponibilité et votre responsabilité ? »

Par la suite, le thérapeute sera attentif à aider chaque parent à reconnaître l’engagement de son propre enfant. En créditant la contribution des enfants : « Qu’est ce que votre enfant tente de faire pour vous ? », « Comment pouvez-vous compter sur le soutien de votre enfant ? », on provoque paradoxalement une reparentalisation.

Le thérapeute ne doit pas disqualifier le parent pour l’aide qu’il reçoit de son enfant ni prendre la place de l’enfant en répondant aux besoins de parentification des adultes.

 Chapitre 6 : La légitimité

Les notions de légitimité et de mérite reflète la dignité humaine : c’est dans l’échange interpersonnel que se justifie la valeur de la personne. Donner, recevoir, échanger valide la personne, elle se construit dans la relation.

Le mérite : « une notion trop en avance dans l’univers de la psychothérapie.

Le concept de mérite évoque l’inscription d’un acte dans le grand livre, celui de légitimité reflète la somme des mérites d’un individu.
« La légitimité est un droit ». Chacun possède une sorte d’identité éthique, a des droits différents des autres, un compte personnel issu de sa famille et toujours enregistré dans le grand livre. Il est donc impossible d’établir une règle universelle, on ne peut faire l’économie de l’histoire passée de chacun.
La thérapie contextuelle est donc un dialogue entre personnes ayant des besoins, des droits et des identités éthiques différents. Le livre de compte restant infiniment ouvert, rien ne se perd.

La légitimité comme mutation du sujet par accumulation de mérite.

Le mérite se cumule et ne s’oublie jamais. Il s’acquiert indirectement. L’acte singularise la personne qui le produit et amène la reconnaissance d’autrui. Le mérite n’existe que par rapport à une relation donnée mais en influençant d’autres. L’acte n’est pas effectué en espoir de ce gain. Le mérite est inéluctable. Il n’est pas un retour du bénéficiaire du don.
Le mérite s’acquiert en participant à un cycle, que la personne a été lésée, a été injustement traitée, en ayant offert de son temps pour prendre soin, d’une situation de détresse, de fragilité.
La légitimité augmente la valeur éthique de la personne.

Le mérite est appel à justification.

Les légitimités, qu’elles soient constructives ou destructives, ont des justifications, elles sont des droits obtenus.
Ces droits en tant que faits préexistent au discours pour prouver ces droits. Le discours quant à lui affirme la prétention à la validité de l’acte à laquelel seuls des sujets en dialogue peuvent prétendre. Ce dialogue de justification est un moment clé en thérapie. Il permet de donner des opportunités pour décrire les sources historiques de la légitimité.

Le mérite est appel à crédit.

Le mérite structure le sujet pour les autres : il s’agit d’une réévaluation éthique d’un sujet selon ses actes soumise à la considération d’autrui.
Le mérite doit être reconnu. Cela est primordial car le mérite crédité par autrui cimente les relations.
Le mérite demande également une qualification par une parole, appelle un besoin de reconnaissance qui est une activité essentielle pour les humains. Il donne au sujet une assurance face à autrui, il obtient une validation supplémentaire. La reconnaissance du mérite apporte également du mérite à celui qui le reconnaît.
Le mérite seul n’existe pas il doit être reconnu.
La légitimité est un gain de mérites et par là un droit. Ce droit est tacite mais existe dans les yeux des tiers. La légitimité ne se transmet pas de génération en génération, c’est personnel.

La légitimité constructive.

La légitimité constructive s’obtient en accordant de l’attention, du temps à un proche. Il s’agit d’un don et non d’une perte.
Donner amène toujours à recevoir, il y a un retour garanti aux dons que nous faisons. Et ce par la légitimité et la valeur supplémentaire qui est accordée par les autres.
La recherche permanente d’acquérir de la légitimité est constructive.

Les bénéfices à s’appuyer sur la légitimité constructive.

Le retour indirect lié à un acte amène une spirale d’acquisition de légitimité. Le processus s’auto entretient.
De plus, cette spirale offre le droit de s’occuper de soi. Lorsqu’il y a légitimité, il y moins de risque d’être autodestructeur avec soi-même.
Selon Michard : « la légitimité constructive offre :

  • une augmentation de la possibilité d’investir sa vie,
  • une possibilité de profiter de la relation avec les autres,
  • une autorisation plus grande à disposer de soi-même,
  • une facilité à utiliser son potentiel psychologique et cognitif,
  • une plus grande liberté d’avoir de la créativité,
  • un gain pour profiter d’une expérience sexuelle satisfaisante. » La légitimité libère la personne dans ses relations. Mais s’il y a absence de reconnaissance, l’accumulation de droits peut devenir dangereuse. La vision positive du don permet par exemple de lever la parentification : le parent qui a reçu acquiert du mérite en apportant de la reconnaissance à son enfant. Il reconnaît à l’enfant son dû. Le mérite s’acquiert avant qu’il y ait eu un retour direct, un merci, à l’action. C’est le moment de l’intention, de la prise de décision qui importe. La légitimité se gagne dans l’entre-deux d’une relation, face au tribunal de l’humanité.

La légitimité destructrice.

Boszormenyi-Nagy s’interroge sur le mal commis, fabriqué, conjuré au sein de la famille, sur la façon dont il trouve ses racines dans celle-ci. La notion de légitimité destructrice questionne sur le concept de vengeance.

La vengeance.

La vengeance parait plus naturelle, héritée des plus anciennes sociétés humaines. La question se pose de la réciprocité : le mal appelle-t-il le mal ? Il y a justification d’une attaque par la reconnaissance qu’on a été attaqué. La vengeance précède la justice, elle s’apparente à une dette. Cependant elle serait bannie du contexte familial.
Boszormenyi-Nagy propose comme travail clinique de chercher l’ampleur de la dette, donc du droit, au sein de la famille et de savoir ce qu’il en advient.

La légitimité destructrice : identité et droits dans un contexte.

L’injustice reflète l’inhumanité du monde. Il redevient plus juste lorsqu’il donne à la personne lésée un droit de revanche.
La légitimité destructrice se présente comme un droit pour le passé, une vengeance suspendue dans le cercle familial est empêchée entre autres par la loyauté existant au sein de la famille. Cette légitimité est partagée au sein de la famille, le droit devient collectif.
La suspension du droit octroyé par une injustice est paradoxale car le fait de suspendre la vengeance accroît le mérite et autorise dès lors un surplus de légitimité.
L’injustice est ineffaçable, sans fin, irréparable, il est impossible de revenir à zéro.
Les ressentiments ressassés seul sont plus destructeurs que ceux qui font l’objet d’un dialogue avec d’autres personnes qui permettent d’établir les valeurs de l’existence de chacun.

La tragédie de l’injustice.

Plus l’attente d’une compensation face à une injustice aura été grande, moins elle sera équitable. La personne se met alors en quête d’une cible qui aurait une dette envers elle. ‘La tragédie de la délinquance’ comporte cet aspect de légitimité destructrice. Le délinquant a une créance envers le monde qui a été injuste, un droit d’arracher une compensation à quiconque. Ces actes s’accumulent en obligations et dettes mais ne remplace pas la créance de départ. La famille est le lieu privilégié ou le passé se venge sur le présent et le futur, et forme une chaîne multigénérationnelle d’injustice. Le dialogue thérapeutique peut s’articuler autour de l’origine de cette spirale. La question du ‘qui est le plus victime’ surgira à un moment ou un autre. Il faut s’en détacher et focaliser sur comment obtenir réparation, de s’approprier l’histoire d’injustice, de partager sa souffrance.

Les manifestations cliniques de la légitimité destructrice.

Elles se manifestent par :

  • Une indifférence à l’autre, avec absence de remords. On transmet la vie comme on l’a reçue.
  • Un écran à la compassion.
  • Une énergie à détruire.
  • Une exagération d’une position de créancier.
  • Droit à ne formuler aucune demande, une forme de rancœur.

Le porteur de légitimité destructrice ne prend pas le temps de parler, de s’ouvrir aux autres. L’histoire, la plainte, ne prennent pas la forme d’un récit individuelle mais sont formulées de manière impersonnelle, perdue dans la masse.
Cela reviendrait à faire confiance à un monde qui a été destructeur, un risque d’annuler l’injustice passée qui n’a pas été reconnue. Il y a un refus de recevoir. Vouloir rétablir la justice peut aller au-delà de la protection de sa propre vie.
Les signes indicatifs de la légitimité destructrice peuvent être les suivants :

  • Schémas relationnels destructeurs basés sur le coup par coup.
  • Un conflit entre partenaires réclamant l’un et l’autre une compensation du passé.
  • Compétition de justifications entre les victimes pour obtenir le mérite ultime.
  • Le droit de revanche peut se muter paradoxalement en droit de donner. Il y a formation d’une boucle de relations stagnantes, pouvant amener des états dépressifs puisque la personne se retrouve dans l’incapacité de donner et de recevoir.

Le travail thérapeutique autour de la légitimité destructrice.

L’approche contextuelle travaille sur la reconnaissance, la validation et le repérage des conséquences de l’histoire de l’injustice. Il s’agit ici de considérer la violence autrement que simplement comme pulsion mais également comme un droit. La thérapie ne peut s’enclencher si on ne reconnaît pas la légitimité destructrice à cause de ses conséquences, en oubliant une injustice au point de ne pas voir celle que l’on fait subir.
La thérapie porte sur la reconnaissance d’un droit à une revanche et aide le patient à ne pas l’exercer. La famille peut ainsi reconnaître l’injustice passée.
La ligne directrice de la thérapie est donc de reconnaître le droit destructeur. Parler de la légitimité destructrice est une protection contre la vengeance. Le déblocage et le repérage de la capacité à donner sont des clefs pour la thérapie.
Le rôle du thérapeute est d’affirmer le processus par lequel les personnes parlent de la légitimité destructrice et de ses origines entre eux.

Conclusion.

La place d’une personne est d’abord assignée par un nom, une filiation. Le respect de la personne passe par la reconnaissance de ses mérites, de sa légitimité face au partage des biens et des maux de la vie. La valeur identitaire d’une personne dépend de son compte avec la vie, du donné et du reçu.

  Troisième partie : LA DEMARCHE THERAPEUTIQUE

 Chapitre 7 La thérapie

L’avancée théorique et clinique de l’œuvre de Nagy se localise dans une aire restreinte : celle de la famille, où la roue de la réciprocité et où les questions du donner, du recevoir et du rendre sont traversées par les comptes et les dettes d’origine. Les questions se posent à l’intérieur d’un dialogue qui est lui-même, dans ses modalités, partie prenante de la question. Dialogue vif autour de la balance de l’échange entre contemporains des différentes générations, avec un enjeu vivant autour du compte à l’égard du passé des ancêtres disparus et dans le souci des générations futures. Le dispositif thérapeutique n’est en fin de compte que la reprise du dialogue spontané de la famille, le thérapeute étant le garant de l’éthique du débat éthique narratif.

A l’origine majeure de la pensée de Nagy il y a l’enfant. L’enfant est un sujet qui a à attester de gestes et d’un faire pour l’autre dans le lien, qui a à dire, narrer avec l’appui du crédit de ses parents. La thérapie devient pour l’enfant une manière de reconquérir une absence à lui-même, d’advenir à lui-même grâce à l’interpellation de ses parents, à l’aide de son témoignage.

L’enfant gérant trop souvent un héritage sans guide ni inventaire peut devenir le propriétaire de celui-ci, le recevoir en donnant l’occasion de donner. La thérapie soutient les retrouvailles avec un soi-même qui a déjà donné, qui a été dans l’impossibilité de le faire ou a déjà été maltraité. Le sujet se constitue par lui-même en quelque sorte dans une histoire plus unifiée, entremêlée, raccrochée à d’autres qui en dessinent les contours.

La reconquête de soi-même comme pôle d’échanges est un travail à plusieurs entre contemporains proches, mais inclut aussi les comptes relationnels avec les générations précédentes, comptes qui peuvent être des déficits de réciprocité entre les générations.

Nagy insiste sur notre incapacité structurelle à authentifier et à densifier seul notre histoire de vie, sans l’aide des autres sur qui nous comptons et qui comptent sur nous. Parce que ceux-ci sont les premiers à saisir que notre histoire vaut la peine d’être entendue.
Une histoire vaut, elle prend étoffe à travers le récit des autres qui renvoient à l’histoire conjointe du donner, du recevoir et du rendre. Une histoire vaut dans l’enchaînement des conséquences éthiques à une autre, elle autorise un supplément d’être et de droit dans le témoignage que chacun peut faire de ce qu’il a tenté d’engagement ou de ce qu’il a subi.
Une interprétation légitimée de soi-même se constitue au carrefour de l’évaluation éthique des histoires d’échanges entremêlées. L’estime de soi est médiatisée par l’évaluation éthique mutuelle des actes relationnels dans le témoignage du pâtir et du subir. La thérapie est comparution et accréditation du sujet capable de gestes dans une histoire qui se fait et se parle.

Examiner les relations sous l’angle de leur application éthique

Examiner les relations, c’est affirmer que l’éthique relationnelle est dialogique par essence. La thérapie reprend le fait naturel du dialogue. Le dialogue dans le groupe familial provoque en concurrence des témoignages d’histoires individuelles empêtrées. Il tend à établir une échelle de justice vécue entre les protagonistes.

Le dialogue veut permettre à chaque membre de la famille de définir sa position, d’avoir accès à la position du partenaire, autour d’un moment de l’histoire de la famille, dans un récit.
Le récit s’articule dans un rapport, contrôlé à plusieurs, d’un fait, la narration d’un exemple, ce qui évite qu’une des parties ou les deux se disent experte(s) de la relation.
Le thérapeute accuse réception de la souffrance et de l’injustice, il aide les membres de la famille à cette même réception. Les interlocuteurs, alors, osent raconter des faits, ils composent une intrigue, une histoire à plusieurs voix pour soutenir conjointement des mémoires et des desseins d’existence.
Introduire le paient dans la relation thérapeutique nécessite de le prendre à son niveau d’engagement, de revendication ou de formulation d’une plainte.

Examiner, c’est proposer un espace de parole autour d’un tel axe : quelle est, au fond, la position justifiable de chaque membre de la famille ?
Qu’est-ce qui est juste ou injuste du point de vue du protagoniste dans sa vie ? Comment la personne a-t-elle été victime, est-ce dans le lien ou est-ce à cause u destin, du hasard ? Le thérapeute peut-il saisir la vulnérabilité des gens, les fêlures de leur vie ? C’est là le fond majeur qui autorise le dialogue : il y a des souffrances subies, un excès de dommages, des cruautés du destin ou commises par des proches.

(Examiner l’aspect rétributif de la relation, l’équité dans le lien intime, la balance entre donner et le recevoir ; ouvrir un espace de témoignages autour de la justice distributive et de la maltraitance ou des faveurs du destin ; provoquer par la parole le souci de l’équilibre ou du déséquilibre des plateaux de la balance, de la réciprocité ;….)

Le processus du dialogue nécessite un rythme fait d’attente, il a une vitesse. Le dialogue n’est pas un « tac au tac » entre les protagonistes qui échangeraient directement. Le thérapeute est directif sur le contenu des questions et le processus même du dialogue. Il est celui qui interroge. La question formulée à l’un produit de l’expectative chez les autres partenaires : comment vont-ils se sentir concernés par la réponse.

La dialogue pose, en présence et en proximité, deux protagonistes ayant des réalités historiques et éthiques qui se jaugent ; surgit alors le monde de l’entre-deux, la réalité existentielle de l’entre-deux. Il y a coexistence de deux histoires, de deux justifications, de deux droits, de deux légitimités.
Le but de la thérapie est d’apporter à chacun une liberté dans le risque de donner, d’amorcer la spirale du gain de légitimité constructive et permettre à chacun d’entendre son intérêt.

Recherche les ressources

Les ressorts potentiels d’une situation familiale, les ressources sont une réalité à dégager par le dialogue. La thérapie n’est pas basée sur l’évaluation des symptômes mais sur ce que la famille à envie d’accomplir càd trouver des nouvelles occasions de donner et de recevoir. La ressource relationnelle étant justement le mouvement de rencontre entre la possibilité de donner de l’un et la possibilité de recevoir de l’autre : les deux protagonistes peuvent tirer un bénéfice d’une action.

Les considérations sur le droit de donner de l’enfant, l’option de recevoir pour le parent ouvrent des espaces de paroles. Ils sont autant de ressources à la disposition de la famille lorsque le thérapeute en fait un levier.

La partialité multidirectionnelle

Pour Nagy le passé existe, il est irrévocable, non réparable, il a eu lieu. La thérapie ne peut le dissoudre. Son objectif est de le publier, de le citer, afin de ne plus en être aveuglé. Ouvrir les blessures sur l’injustice devant le monde des personnes concernées. Traiter le passé injuste vise à ce que les personnes ne s’appuient pas sur les droits acquis de légitimité destructrice pour occasionner de nouvelles injustices.

La partialité multidirectionnelle est l’outil d’intervention : la famille sera soignée dans et par chacun de ses membres. Le thérapeute tiendra compte de tout le monde avec ses souffrances et ses ressources, sans oublier les absents, qui peuvent être influencés et participer à l’évolution de la thérapie.

La partialité multidirectionnelle s’affirme comme la manière de résoudre discursivement les conflits des protagonistes en compte par une éthique procédurale de la discussion.

La détermination du thérapeute contextuel consiste le plus possible à s’appuyer sur les indices de la recherche de respect, de légitimité des protagonistes en libérant des récits porteurs de la justice, en aidant chacun à faire face aux témoignages.

La partialité multidirectionnelle se caractérise par la préoccupation de chacune des personnes qui peut être concernée par l’intervention thérapeutique, la prise en compte de chacune des personnes qui pourrait être affectée par la continuité du traitement.
Le cadre se caractérise par le principe de l’égal traitement ou de l’égal respect de la dignité des témoignages individuels.
Le contrat thérapeutique multilatéral a pour objectif la prise en considération des intérêts de toutes les personnes impliquées par les conséquences de la thérapie.
Partialité séquentielle envers chacun, le thérapeute choisit une cible de partialité et se déconnecte de la partialité envers les autres.
Il s’agit des personnes présentes dans le cadre thérapeutique durant la séance mais aussi les personnes éloignées, absentes, qui ne seront jamais les patientes du thérapeute, et plus encore les personnes disparues ainsi que les générations à naître. Le thérapeute formule verbalement sa préoccupation pour les partenaires absents ou à naître.
Le thérapeute va permettre la mise en place d’un contrat thérapeutique multilatéral qui prendra en compte l’intérêt de toutes les personnes pouvant être affectées par ces interventions. Les invitations à parler sont toujours accompagnées d’un droit formulé à ne pas répondre. Les incitations exigent toujours une prise de responsabilité humanisante, la narration sollicitée ne se veut pas une information pour un expert. Le thérapeute invite à une responsabilité dans l’écoute et la réponse de chacun des présents.

La partialité multidirectionnelle est d’abord une garantie de temps pour la parole de chacun dans la séance. Le thérapeute contextuel ouvre de longs espaces où il maintient le cap de ses questions à un seul interlocuteur. Il prend parti dans la période où il s’adresse à celui auquel il s’adresse. Il dirige, invite les autres participants à ne pas prendre la parole, dans la volonté d’éviter le surgissement des jeux d’une communication traditionnelle et typique de chaque famille. Il se doit de reconnaître la contribution, la disponibilité de ceux qui écoutent.

Ces séquences prennent l’aspect d’une thérapie individuelle, effectuée au sein du groupe familial : mon histoire personnelle racontée par moi face aux partenaires des relations longues où chacun évoque la narration des charges, l’état de ses mérites et des dettes, les injustices subies ou provoquées, le compte de ses prises de responsabilité.

Ceux qui écoutent doivent avoir l’assurance d’obtenir le même droit de témoignage, le même traitement. Chacun à son tour, peut avancer sa revendication et parallèlement écouter l’histoire qu’il vient de dire, sa propre histoire racontée par un autre pour la défaire ou la créditer. Le thérapeute est directif, il choisit l’interlocuteur d’une séquence, le contenu des questions. La durée des épisodes laisse ceux qui écoutent une possibilité d’élaboration. On perçoit là une forte différence avec la conversation circulaire des thérapeutes systémiciens. La dialogue éthique sera moins riche en processus observables interactifs mais gagne en profondeur, en charge de responsabilité. La partialité multidirectionnelle est un refus de l’attitude équidistante du thérapeute familial systémicien.

Il s’agit que chacun tienne compte de la multiplicité des points de vue, de la réalité des droits légitimes historiques de chacun, de la réalité des conflits d’intérêts. Donner est aussi reconnaître de manière équitable la balance des échanges réciproques.

La partialité multidirectionnelle comprend plusieurs axes :

-celui qui exprime la spécificité même de l’approche contextuelle (la volonté de saisir les choses sous l’angle de l’implication éthique à l’aide d’un plaidoyer multidirectionnel et enfin promouvoir la constitution de ce tribunal entre les divers membres de la famille)

-l’empathie (le thérapeute se risque d’aller au-delà de l’identification à la souffrance de l’autre, au-delà de l’identification alternée à chacun de ses patients)

-la prise de parole (le thérapeute à la conviction qu’un effort de prise de parole du personnage monstrueux, doublé d’une narration émanant des protagonistes de son contexte de vie, modifiera la vision diabolique du personnage)

Le thérapeute se saisit du droit de créditer la véracité des propos. Il est dans cette place de témoin de l’ordre humain. Il valide, reconnaît l’âpreté des clivages et des conflits de loyauté. Il tient à une considération verbalisée face aux charges de la réalité dans lesquelles le patient se débat : conflits d’intérêt, charges des missions,…
Le thérapeute fait fréquemment un constat clinique banal : les adultes tentent d’obtenir une compensation équitable pour les injustices de l’enfance.

La finalité est d’introduire des perspectives pour une distribution plus équitable de la balance des fardeaux et des rétributions parmi les membres de la famille. La multipartialité est le moyen assurant des options pour une plus grande confiance en créant des possibilités de rééquilibrage. En conférant à la partialité multidirectionnelle une place majeure dans le processus thérapeutique, Nagy affirme que le moindre fragment d’une histoire de vie dans son ampleur éthique ne peut se relater sans impliquer les partenaires de la famille.

L’exonération

La thérapie peut se définir comme un espace narratif dans lequel la justice et l’injustice se disent au travers d’un dialogue où tente de se reconquérir de la gratitude mutuelle, de la confiance par le biais d’un processus pragmatique tentant une réconciliation. L’échange de paroles se veut un évènement qui s’inscrira comme moment de l’histoire d’un échange dans une relation interpersonnelle singulière. Le processus de parole s’appuie sur une récollection de récits historiques générationnels et transgénérationnels qui permet à chaque protagoniste de la famille d’assurer le face-à-face des échanges dans la cohérence éthique de chacun.

La thérapie a pour projet de reconnaître la victime et l’agresseur qui s’ignorent comme tels. Elle fait de l’histoire avec les histoires, elle rend officielle l’accusation implicite, prête des mots à la culpabilité sourde, permet que l’on s’entende sur le tort. La tâche du thérapeute est d’activer le tribunal intrinsèque. Il essaie de promouvoir le processus par lequel les protagonistes de la famille pourront, entre eux, tenter de répondre à l’épreuve de la justice relationnelle qui concerne leur contexte.
La thérapie promeut l’exonération. Le travail de l’exonération n’ignore pas la souffrance de l’injustice provoquée par le proche, mais simultanément retient la souffrance de l’injustice du proche qui endommage son proche.

Les principes de l’exonération

Chez Nagy, le passé informulé ou indisponible du porteur de légitimité destructrice, provoque, sur un tiers, le plus souvent l’enfant, une injustice nouvelle. Dans l’approche contextuelle, le passé de l’un des protagonistes risque d’abord de concerner un autre comme victime. L’injustice passée revient, dénoncée de l’extérieur, par ou à cause de celui qui la subit aujourd’hui. C’est par son enfant maltraitant que le parent peut ré(apprendre) qu’on lui a fait mal. La reconnaissance de la maltraitance de la génération parentale passe par la reconnaissance du tort subi par l’enfant.

Pour l’approche contextuelle, l’exonération, ni oubli ou encore effacement de l’agression. L’exonération, à l’opposé du pardon, maintient la réalité et la mémoire de l’injustice infligée comme garantie de la gestion des conséquences imprévisibles sur le long terme. Exonérer, c’est avant tout rechercher un équilibre équitable malgré…et en dépit…, impossible sans ce travail.

L’exonération est un dialogue sur les conséquences immédiates, prévisibles ou imprévisibles. Elle est, comme processus familial, une vigilance sur les conséquences, une aide à la gestion des conséquences.

L’exonération comme processus dialogique est une manière de s’aider entre partenaires à gérer la légitimité destructrice de l’un et de l’autre partenaire. Comme partenaires, il faut bien évidemment inclure les enfants.

Exonérer c’est entendre les deux points de vue sur la nature du dommage. Exonérer revient à comprendre, à rendre intelligible les origines de l’abus. Il y a reconnaître la nature de la faute, l’identité des faits pour les ancrer dans l’histoire d’une personne histoire compréhensible, elle sera de plus en plus déployée par une procédure chorale dans un horizon transgénérationnel devant les personnes concernées par les conséquences.
Le dialogue thérapeutique inscrit à la fois la narration des faits, le blâme, l’accusation, l’accord sur le tort, la rancune, la suspension de la vengeance, les efforts, l’aveu, des tentatives de réconciliations, l’attention aux conséquences.

Les étapes processus de l’exonération

L’exonération peut être une modalité spontanée au sein de la famille. Le thérapeute n’impose pas le processus, il s’appuie sur les débuts et les fragments d’exonération plus ou moins clandestins, déjà présents dans la dynamique spontanée du dialogue familial.
Il y a là des ressources qui excèdent toutes incitations ou prescriptions. Le thérapeute s’appuie sur la capacité des enfants à chercher des explications à une éventuelle malveillance du parent, les gestes de considération et de soutien tentés envers ceux qui ont provoqué des torts.

Le thérapeute est à l’affût des appels qui indiquent que le patient a envie d’aller dans la direction opposée à la revanche. Il s’appuiera sur les ouvertures spontanées de l’un ou de l’autre des protagonistes.

L’exonération passe éventuellement par un moratoire.

L’exonération est révélation à double titre : se découvrir coupable ou victime puis en témoigner par la levée d’un désaveu de justice. L’aveu peut être spontané, pourtant il nécessite souvent un travail complexe de qualification du passé : se découvrir victime est simultanément repérer un agresseur, se découvrir coupable même rétrospectivement nécessite de restaurer le lien endommagé.

La seconde étape se continue avec l’accusation. Il y a là une occasion pour l’agresseur d’amorcer l’acquisition de mérite lorsqu’il participe à la reconnaissance du dommage et qu’il y reconnaît les faits.

Le thérapeute exhorte à réfléchir sur les conséquences immédiates et la responsabilité des conséquences pour le futur. Toutes les étapes de l’exonération sont traversées par la question du donner et du recevoir. Elles sont des moyens pour mobiliser des possibilités de donner, en reconnaissant le passé, en acceptant de recevoir, en donnant l’occasion de donner, en s’engageant envers une cible non méritante.

L’exonération se prolonge avec l’exploration du pourquoi du comportement du proche : l’exploration des générations antérieures.


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