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Mara Selvini et l’Ecole de Milan

mardi 20 juin 2006 par Di Martino Isabelle

Mara Selvini (1916-1999) fut d’abord médecin interniste. Sa préoccupation pour les problèmes d’anorexie, auxquels elle était confrontée à la fin des années 1940, l’a poussée à se spécialiser en psychiatrie, à se former à la psychanalyse et à finalement s’intéresser aux systèmes rigides avec des patients anorexiques et psychotiques.

En 1967, elle fonde le « Centro per lo studio della famiglia » avec une dizaine de psychiatres. En 1971, l’orientation systémique se dessine clairement. L’école de Milan s’est construite dans les 1970 autour de 4 membres : Mara Selvini-Palazzoli, Luigi Boscolo, Giancarlo Cecchin et Giuliana Prata. Cette collaboration dura jusque 1978 et fut appelée « la période paradoxale ». Le groupe s’est ensuite divié : M. Selvini et G. Prata ont poursuivi les recherches autour de la « prescription invariable », de 1979 à 1982. G. Cecchin et L. Boscolo ont orienté leurs travaux en fondant le Centre milanais de thérapie familiale.

Ils s’intéressent aux prémices qui sous-tendent les comportements. Les idées, les valeurs et les mythes, les fantasmes et les perceptions sont essentiels dans leur travail thérapeutique.

En 1982, M. Selvini et de nouveaux collaborateurs mettent l’accent sur « le développement du jeu familial » et l’intégration progressive du travail familial et du travail individuel ; en abandonnant petit à petit « la prescription invariable ».

A la différence de S. Minuchin qui travailla essentiellement avec des familles scoio-économiquement défavorisées, M. Selvini rencontrait surtout des familles de la bourgeoisie milanaise. C’est en lien avec ces patientèles différentes que S. Minuchin veillera à structurer dans l’ici et maintenant, et S. Selvini à voir comment la problématique familiale s’inscrit dans une histoire transgénérationnelle. D’un travail de clinicienne au départ de sa pratique, M. Selvini s’inscrit dans des projets de recherche, ce qui implique également une forme de sélection du type pathologie rencontré et investi.

La suite aborde plus particulièrement les travaux de M. Selvini. Le texte [1] dont je me suis inspirée traite des travaux de M. Selvini et de ses nombreuses recherches menées en équipe, tant pour les systèmes familiaux à fonctionnement rigide avec un patient anorexique ou psychotique que pour leurs applications aux contextes institutionnels.

Ici, nous allons nous centrer sur les systèmes familiaux.

  Les concepts clés

Le contexte est un concept central car il donne sens au contenu. En effet, « la confusion des contextes engendre la confusion des communications » (M. Selvini, 1970). Cette phrase invite à préciser dans quel contexte se déroule l’interaction : demande d’aide volontaire, contexte judiciaire, de contrainte, de collaboration, ...
Dans un service d’urgences psychiatriques, S. Lamarre (2004) explique que lorsqu’elle pressent qu’un membre de la famille pourrait entraver la solution au problème, elle encourage le patient à inviter ce proche à la séance suivante. Il est en effet d’autant plus utile de chercher à entrer en relation que l’autre pourrait être vu comme empêcheur de tourner en rond [2].

Un contexte de méfiance s’installe quand il n’y a pas une bonne circulation de l’information. Chacun imagine alors que l’autre lui cache bien des choses et le jeu de cache-cache et de disqualifications réciproques s’emballe. Une escalade symétrique prend naissance lorsque les 2 partenaires de la communication ne sont pas au même niveau d’information.

Les coalitions niées qui, à l’instar des « triangles pervers » décrits par Haley, consistent en une alliance entre personnes de niveaux hiérarchiques différents, dirigé contre une troisième. Tout reste secret ou nié. Chacun est réduit au silence et ne peut utiliser les informations car ce serait trahir son alliance et montrer qu’on a été corrompu, perdre sa crédibilité. Il devient impossible de définir la relation avec d’autres membres du système. Le problème vient non seulement de l’enchevêtrement des niveaux hiérarchiques, mais surtout de la négation de cette coalition : la communication devient confuse à tous les niveaux et l’insécurité s’installe dans les interactions en rendent impossible une définition claire de la relation.

Les messages n’en sont que plus confus et chacun se met à douter de sa place et de ses compétences. Les Milanais ont toujours été très attentifs à la notion de définition de relation ; qu’il s’agisse de la relation entre les différents membres d’une famille, autour d’un patient identifié ou entre professionnels. Il s’agit de définir les compétences et les limites supposées d’un individu par rapport à un autre dans un contexte donné, laissant la possibilité d’accepter, de refuser ou de négocier cette proposition. Cela entraîne une dynamique circulaire et évolue dans le temps : rien n’est jamais définitivement acquis. Cette définition de la relation peut être explicite, clarifiant la position de chacun, ou implicite, entraînant confusion et problèmes relationnels.

Une relation clairement définie entre partenaires et acceptées par l’ensemble permettrait à chacun de meiux connaître son territoire d’action : tout échange verbal ne sera pas susceptible de remettre en question la place de chaun. Par contre, si la relation n’est pas définie ou s’il n’y a pas d’accord entre les partenaires à ce sujet, tout propos pourra être interprété comme vélléité de changer la relation et le contenu propre n’aura pas sa juste place dans la discussion.

La définition de la relation implique aussi de préciser qui a le pouvoir et dans quel domaine.

Au sein d’une famille avec un patient psychotique, « la règle des règles est de ne jamais définir la relation ». Personne ne peut prendre le pouvoir et si une personne assume officiellement cette position, elle sera automatiquement déboutée, niée. Le déni, l’autodisconfirmation et la disqualification des uns par les autres caractérisent ces systèmes familiaux.

En ce qui concernent la problèmes psychotiques, l’hypothèse concernant les facteurs familiaux se décrit en termes de processus trigénérationnel de transmission de la souffrance caractérisée par des mécanismes de défense qui la nient. « On suppose que des processus de défense, qui au sein de la deuxième génération (parents) peuvent résulter de mécanismes d’adaptation, peuvent en revanche être néfastes pour la troisième génération ou un (ou plusieurs) membre(s) de la famille manifeste(nt) un troublemental garve » (Selvini, 1995).

L’équipe de Mara Selvini a élaboré le concept de connotation positive. Il ne s’agit pas d’une flatterie banale ou de dire que tout va bien face à des problèmes évident. Il est question ici de reconnaître que la solution trouvée par la famille est la plus adaptée en fonction des difficultés présentées. Quelle est la fonction du symptôme et quelle place cette fonction assigne-t-elle à chaque membre ? Malgré les inconvénients énoncés, que « permet » cette fonction ? En quoi ce qui dérange arrange-t-il d’une certaine manière le fonctionnement du système dans son ensemble et chaque élément en particulier ? Ainsi, en comprenant et en exprimant le bien-fondé pour la famille de ses propres patterns communicationels ou de comportements, l’intervenant pourra la rejoindre. Il s’adresse personnellement à chaque membre en soulignant positivement la fonction que le patient lui permet de prendre dans la famille. Exemple : le jeune patient identifié permet à sa petite soeur d’avoir le beau rôle.

Cette connotation positive respecte l’homéostasie du sytème (Ausloos, 1981). Elle touche un niveau inconscient, ou à tout le moins non exprimé verbalement, mais qui concerne des choses vitales pour les patients et chaque membre de la famille. Implicitement, elle rassure la famille et stimule paradoxalement la capacité de changement. Par la connotation positive, le thérapeute renvoie à la famille la cohérence de son fonctionnement que certains pourraient percevoir comme irrationnel. Il a par là un moyen de s’affilier au système.
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Une variation sur le thème consiste en la « méchante connotation positive » (Ausloos, 1995). Si émotionnellement le thérapeute est irrité par la famille, par un de ses membres ou par un comportement, il peut se dégager de cette émotion négative en énonçant d’abord ce qui lui pose problème (d’une façon recevable), pour ensuite ajouter un « mais » suivi de la connotation positive. Le « mais » annule la première proposition. Si le thérapeute a pu se dégager de l’émotion négative, le contenu de la connotation positive sera congruent avec le message non verbal donné et pourra être reçu sans ambiguïté.
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L’équipe de Milan a également décrit comment, face à un message paradoxal habituel dans les familles avec un membre psychotique, le thérapeute pouvait répondre par une prescription paradoxale du symptôme ou plutôt de la fonction du symptôme et des règles du système. C’est le contre-paradoxe. Cette prescription est adressée à chaque membre de la famille et tient compte des interactions autour du symptôme. La connotation positive prépare cette prescription paradoxale. Ces prescriptions ne sont pas la panacée mais permettent de sortir de situation bloquée (Selvini, 1990).

La prescription paradoxale ne doit être utilisée que dans un contexte où la personne qui prescrit est en position haute et où une forte relation lie les protagoniste car il y a des problèmes graves et urgents à résoudre. Elle n’a en effet pas de sens et n’est pas paradoxale si le « prescripteur » dépend de la personne à qui il s’adresse.

Mara Selvini et ses collègues cherchent à mettre en évidence les règles du système, implicites et explicites, et le jeu relationnnel en vigueur. A la suite de P Watzlawick, elle parlera du thérapeute homéosthatique qui fait « un peu polus de la même chose » et maintient le non-changement, et du thérapeute agent de changement. Cela fait référence à un changement de type un qui consiste à rectifier un paramètre en laissant le système intact, et un changement de type deux, qui consiste à modifier les règles du système.

L’Ecole Milanaise décrit très bien les jeux relationnels et plus spécifiquement « les jeux psychotiques » dans les familles avec un patient psychotique ou anorexique (Selvini et coll, 1990). Les notions d’instigation et d’imbroglio des affections ont été développées. Lorsqu’« un des parents se pose - le plus souvent au niveau analogique - comme victime silencieuse di comportement provocateur et tyrannique de l’autre parents » (Selvini, 1995), il adresse en quelque sorte une demande implicite d’alliance avec un enfant utilisé incomsciemment contre le conjoint. L’enfant triangulé dans la relation avec ses parents est alors « instigué » par le « parent victime » à attaquer le « parent fort ». Ses symptômes consistent un moyen fort pour entacher la réussite du parent brillant. L’imbroglio « renvoie au rapport pseudo privilégié qu’un des parents a entretenu avec le futur patient durant l’enfance de ce dernier ». Il s’agit d’un rapport pseudo privilégie dans la mesure où en réalité l’enfant a tout simplement été utilisé « dans un jeu dirigé contre le conjoint ». Appelés également « tactiques » ou « manoeuvres », ces jeux relationnels restent inconsients. Un sentiment de trahison avec l’impossibilité d’en parler et une grande impression de confusion envahissent entièrement le patient lorsqu’il réalise qu’il n’est pas le privilégié qu’il imaginait être, lorsqu’il preçoit qu’en réalité, il n’était pas vraiment le préféré et qu’un frère ou une soeur occupait par exemple cette place.
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Cette triangulation particulière d’un enfant voile le « pat du couple », jeu dans lequel les deux parents peuvent être vus comme deux « adversaires destinés à s’affronter éternellement dans une situation sans issue : leurs relations ne connaissent pas de vraies crises, ni de scènes cathartiques, ni de séparations libératoires » (Selvini et coll, 1990). Un des conjoints, le parent « fort », est apparemment un provocateur actif. Provocateur passif, l’autre apparaît comme une victime mais ne cédera en rien, ce qui lui donne le pouvoir. Tout se passe comme si le couple voulait éviter l’escalade et donc un schisme. Ce jeu traduit un malaise croissant qui doit rester acculté.

Mara Selvini s’est intéressée aux besoins et aux peurs inexprimés de chaque conjoint ; en les travaillant au niveau de leur famille d’origine. Elle insiste sur le fait que la méconnaissance partagée de la réalité est un obstacle majeur au traitement car elle constitue une sorte de déni inconscient. Le traitement passera donc par la reconnaissance de la réalité : le couple a ses problèmes, et ne correspond pas à cette image idéale que tout l’entourrage admire.
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Mara Selvini (1995) écrira : « Car ces malheureux parents, pour accepter de se sentir responsables de leur enfant, doivent d’abord avoir le sentiment que leur propre souffrance a été réellement comprise. C’est à cette condition seulement qu’ils peuvent être aidés à affronter les frustrations de leur passé. » Cela est proche des notions d’accréditation et de légitimité, décrites par Nagy. Le patient trompé et maintenu dans l’ignorance des faits importants de sa vie ou celle d’un proche se sent « mis à l’écart ». Cela entretient une méconnaissance de la réalité familiale et représente une source de souffrance pour le patient. Cette méconnaissance découle d’une généralisation de l’idéalisation du parent vu comme fort alors qu’une souffrance profonde chez ce dernier a toujours été cachée.

L’auteur insiste sur la fait qu’il ne faut pas « s’indigner de l’évidente insincérité des familles ». Les familles nous « mentent » comme elles se mentent à elles-mêmes, sauf dans certaines conditions, de contrainte par exemple, où le mensonge peut être délibéré. Aider chaque membre de la famille à reconnaître la réalité, c’est-à-dire ses propres souffrances ou aider à quitter l’idéalisation des parents constituent une étape dans le processus de changement.

Un cadre de psychothérapie à long terme est nécessaire pour permettre à la famille de se regarder. Il en est de même pour la divulgation du « secret » qui ne peut se faire qu’à certaines conditions, notamment celle d’un cadre clair de psychothérapie.

Mara Selvini (1978) reprend à A. Ferreira (1963) la notion de mythe familial qui se rapporte « à un certain nombre de croyances bien systématisées, partagées par tous les membres de la famille et à la nature de leur relation ». Le mythe reflète donc l’image que la famille veut donner d’elle-même, que cette image corresponde ou non à la réalité. Le mythe a aussi une fonction homéostatique. « La distorsion de la réalité instaurée par le mythe permet d’éviter souffrance et conflits, ou de les nier en permettant des automatismes (rituels) dans le comportement familial » (Stierlin, dans Benoit et Coll., Dictionnaire clinique ..., 1988). Au moment du mythe fondateur, qu’il s’agisse d’une famille ou d’une institution, les croyances partagées et vitales sont en line étroit avec la réalité.

Avec le temps, surviennent des changements de conduites, des aspirations individuelles différentes, des craintes ... Ces croyances fondatrices restent actives, mais ne sont plus connectées à la réalité actuelle. Un observateur extérieur voit rapidement des règles mythiques aberrantes ou, en distorsion avec le contexte. Ces règles se rigidifient et il est clair qu’il faut les respecter.

Un intervenant qui voudrait modifier de front un mythe devenu inébranlable ne fera que le renforcer car il ne respecte ni la tendance homéostatique du système, ni la loyauté à l’histoire, ni le sentiment d’appartenance fondé sur les croyances et les valeurs partagées du système. « La famille peut ainsi combattre par 2 modalités : le renforcement de la pathologie du patient désigné que la fonction homéostatique du mythe impose ; l’amélioration (momentanée et apparente) du symptôme comme »fuite dans la guérison« qui trompe le thérapeute et représente l’extrême loyauté au mythe attaqué ouvertement. Le résultat est, dans tous les cas, l’échec thérapeutique » (Onnis, 1995).

Le rituel est « un ensemble de gestes, de pensées et de prises de position, relevant d’une religion, d’une culture, d’un mythe familial ou d’un processus psychopathologique et susceptible d’apporter, à celui qui l’accomplit, un surcroît de pouvoir, un soulagement de l’angoisse ou la possibilité de passer à une autre phase du cycle de vie » (article « rituel », Dictionnaire clinique ..., 1988). Les rituels consistent à la mise en forme d’un rite, grâce à des gestes spécifiques.

Dans un contexte de ridification du mythe, Mara Selvini (1975) propose de prescrire des rituels pour tenter de l’assouplir tout en faisant alliance avec la tendance homéostatique du mythe. Le rituel touche le niveau comportemental, un vécu collectif puissant. Prescrire un rituel, c’est prescrire une action ou une série d’actions auxquelles tous les membres de la famille sont tenus de participer. Habituellement, ces actions sont accompagnées par des formules ou des expressions verbales. Pour être efficace, le rituel doit concerner toute la famille. Le thérapeute doit prescrire dfaçon très précise les modalités spatio-temporelles et désigner la personne qui prononcera les formules verbales, dans quelles séquences, ... « La prescription d’un rituel vise à éviter le commentaire verbal sur les normes qui perpétuent le jeu en action. Le rituel familial est plutôt la prescription ritualisée d’un jeu dans lequel les normes nouvelles se substituent tacitement aux normes précédentes » (Mara Selvini, 1975).

 Sur quoi porte l’observation ?

Pour la clarté de la communication, l’intervenant envisagera d’abord le contexte dans lequel il travaille : demande volontaire, contexte judiciaire, de contrainte, travail d’équipe ou de réseau...

Le lieu définit en partie le contexte de la demande de consultation. Le code lié à chaque lieu n’est toutefois pas toujours perceptible. Clarifier le champ et expliciter les missions et les règles de fonctionnement liées à un contexte particulier constituent déjà une intervention, étape parfois indispensable pour que les usagers puissent au minimum être partie prenante.

Comme intervenant, quelle relation suis-je en train de définir, avec les clients, avec mes collègues, avec les professionnels du réseau ? Au fil du temps et quels que soient l’interlocuteur et le contexte, puis-je rester fidèle à la définition de la relation étable ?

Comme évoqué plus haut, l’intervenant restera attentif aux coalitions niées, notamment lorsqu’il reçoit une « proposition d’alliance pour », dont le but reste vague et général et qui est dépourvue d’objectifs définis et concrets. Il sera aussi vigilant quand l’interaction entre les interlocuteurs restent dyadique et que les messages verbaux et surtout non verbaux signalent l’existence d’un « secret à respecter » (Selvini et coll., 1984).

le définition de la relation contient-elle des paradoxes ? Pour sortir d’une situation paradoxale, la personne n’a pas beaucoup de solutions à sa disposition : soit elle se fâche, soit elle quitte le champ relationnel. A moins qu’elle ne parvienne à métacommuniquer sur le phénomène. C’est souvent quand quelqu’un pense qu’il n’a plus rien à perdre qu’il devient le plus efficace pour oser se situer. La révolte est parfois bien utile pour sortir du paradoxe. Si elle comporte certains risques, elle peut permettre de s’affirmer et de faire percevoir aux autres sa consistance.

L’obervation porte sur le fonctionnement du système dans son ensemble, avec ses règles explicites et implicites, le mythe, les rituels qui en découlent. Quel rôle est attribué à chacun ? Comment les enfants s’immiscent-ils dans les questions qui concernent les parents ? Quels sont les « jeux » relationnels ? Les personnes fonctionnnent-elles en idéalisant des situations, des individus, en méconnaissant ou en niant de façon inconsciente la réalité, la souffrance ?

 Comment le problème est-il défini ?

Le problème est lié à une méconnaissance du contexte, à un manque de clarté dans la définition de la relation, à des paradoxes, à un mythe qui ne s’est pas adpaté au contexte actuel ou à des réalités nouvelles.

Le problème est lié, dans les systèmes rigides, au maintien de « l’homéostasie », au non-changement. Il peut aussi être la métaphore de conflits méconnus, en lien avec les phénomènes d’instigation et d’imbroglio, avec la méconnaissance de la réalité, de la souffrance vécue par l’individu lui-même ou par un de ses proches.

 L’objectif de l’intervention

L’intervention vise à redistribuer les rôles de chaucn, à assouplir les règles.

Dans le cas de patients psychotiques, le cadre psychothérapeutique doit offrir un espace pour que les membres de la famille puissent « affronter » leur réalité, afin de leur permettre de quitter le déni de la souffrance, l’idéalisation du ou des parents et de leur relation conjugale, de dire les secrets qui laissent le patient « en dehors du coup ».

Cela demande un accompagnement intense pour que les patients puissent supporter cette réalité. Cette démarche permettra que chaque membre de la famille trouve ou retrouve une certaine forme d’empathie face à lui-même ou face aux autres membres.

 Les outils d’intervention dans le cadre de la psychothérapie

La notion de circularité invite à ne pas se focaliser sur le porteur du symptôme. Tout au long de l’entretien, le thérapeute est particulièrement attentif aux retroactions des uns et des autres. Son questionnement tient largement compte de ce qui se passe dans l’échange, de la manière dont les membres de la famille réagissent aux informations partagées en séance. Le non-verbal est alors extrêmement significatif. L’interroger forunira de plus amples informations, notamment pour tout ce qui concerne les relations entre les différents membres de la famille. L’intervention portera plus sur les relations et le processus que sur le contenu.

Les recherches de Milan mettront plus tard en évidence la nécessité de pouvoir parler du contenu du secret de famille (Selvini, 1997). Cela demande confiance, engagement du thérapeute pour soutenir les émotions qu’une révélation implique. Il est évident que la mise en place du cadre thérapeutique protège et que le thérapeute est là pour permettre que les choses se disent dans un cadre sécurisant. Le travail des émotions est du reste plus important que le fait de dire le secret en dehors de toute possibilité d’élaboration.

De même, si l’ensemble du système était le centre de l’observation dans les années précédentes, au fil du temps et grâce aux recherches très rigoureuses menées par l’équipe milanaise, une attention particulière est désormais apportée à l’individu et à tout ce qu’il ne parvient pas à percevoir ou à dire. Tout en gardant ses spécificités, le courant évolue dans un sens parallèle à d’autres modèles.

Le thérapeute veille à garder sa neutralité grâce à la somme des alliances avec chaque membre de la famille. Contrairement à l’approche structurale, le thérapeute reste à distance du système et ne s’utilise pas directement dans le système familial. « Le résultat final de ces alliances successives est que le thérapeute est allié à chacun et à personne au même moment » (Selvini et coll., 1982). Face à une famille, la neutralité bienveillante (position éthique du psychanalyste) est impossible. Le thérapeute risque de ne pas pouvoir placer un mot et la famille de poursuivre de son côté le jeu habituel qu’elle connaît si bien.

L’équipe de Mara Selvini (1982) a beaucoup travaillé à la construction d’hypothèses concernant la fonction relationnelle du symptôme pour chaque membre de la famille. Cette hypothèse inclut tous les membres de la famille : en quoi chacun trouve-t-il malgré tout un avantage à la situation présentée comme problématique ? Cette hypothèse se doit d’être vérifiée (et non imposée comme une vérité). Elle permet néanmoins au thérapeute de guider la séance, de tenir les rênes, au besoin d’interrompre ou de provoquer des interactions.

Le « questionnement circulaire ou triadique » c’est-à-dire « l’investissement dyadique telle qu’elle est vue par une tierce personne » consiste à demander à un membre de la famille de décrire les interactions observées entre deux autres. Il s’agit d’interroger les faits, l’observable et non le vécu ou le sentiment des uns et des autres. Le thérapeute peut être très précis dans ses questions qui demandent une réponse descriptive et non l’expression d’un vécu. De telles questions, simples et concrètes sont accessibles à tous, même aux jeunes enfants, et n’entraînent pas le thérapeute dans une série de considérations qui peuvent l’éloigner de son objectif. Les réponses donnent une idée sur la manière dont chacun perçoit les relations au sein de la famille.
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Le thérapeute peut demander de quantifier un comportement, de le préciser, de vérifier si un changement de comportement s’est produit en lien avec un événement particulier.

Ce questionnement triadique offre des informations verbales mais surtout non verbales. Chaque membre de la famille est captivé par ce que l’un d’entre eux va dire sur les relations familiales, en présence de tous. La famille découvre aussi beaucoup de nouveaux aspects de sa propre vie. Chaque membre de la famille apprend ainsi à définir les relations, en donnant son observation sur la relation entre deux autres. Chacun apprend aussi à se différencier en observant que tous réagissent de manière diverse.

La connotation positive doit impliquer l’ensemble du système. Elle permet de respecter le fonctionnement de la famille qui a trouvé, avec ses problèmes, la moins mauvaise solution adaptative. Il s’agit de connoter positivement la fonction du symptôme (non le symptôme lui-même) et la façon dont il attribue une place à chacun. Cette intervention permet de rejoindre le système, surtout dans les moments où le thérapeute voudrait pousser au changement. N’ayant pas saisi la logique interne du système, il risque de se mettre en escalade symétrique. La connotation positive prépare au recadrage paradoxal, à la prescription paradoxale, à la prévision paradoxale de la rechute.

La prescription de rituels consiste à demander d’exécuter « une action ou une série d’actions, à laquelle tous les membres de la famille sont tenus de participer ». Habituellement, ces actions sont combinées avec des formules ou des expressions verbales et doivent concerner toute la famille. Il s’agit en quelque sorte d’une prescription paradoxale de certaines règles mythiques, tout en introduisant de nouvelles règles. La finalité est d’assouplir le mythe familial. Le « prescripteur » doit s’assurer de l’assentiment de chacun et être très précis. Même dans le cas où le rituel prescrit n’a pas été respecté, le thérapeute reçoit des informations sur les règles mythiques.

Les thérapeutes de l’école milaise (1979 ; 1990) ont élaboré le protocole de la prescription invariable, proposé à toutes les familles se présentant à la consultation.

  • Premier entretien : éventuellement en présence de la famille élargie ; le thérapeute se prononce sur l’indication d’une thérapie familiale et fixe une date pour un deuxième RDV où seuls les parents sont invités.
  • Deuxième entretien : les parents reçoivent une même consigne : « Programmer entre eux des sorties »surprises« , sans prévenir les autres membres de la maisonnée ». Le moment venu, c’est par un mot laissé à la maison et rédigé alternativement par l’un et l’autre parent que les enfants sont prévenus. Aux parents de s’arranger pour sortir en cachette. Toute liberté leur est laissée quant à l’activité qu’ils se proposent d’accomplir. A eux de décider ce qu’ils vont faire de la soirée, de la semaine ou du mois (en fin de traitement) d’absence.

L’objectif est ici l’observation des réactions des enfants. Chaque parent reçoit par ailleurs la prescription de noter séparément les comportements verbaux et non-verbaux de chaque enfant (et de l’entourrage). Tout au long du processus, les parents doivent garder le secret tant à propos du contenu des séances que de leurs « disparitions ». Une entorse à cette règle interromprait le travail thérapeutique.

Soulignons aussi l’extrême rigueur déployée dans cette prescription. Chaque mot, chaque séquence a son importance. Chaque famille reçoit exactement la même consigne. Martine Sacré, de son côté, propose aux parents de provoquer l’effet de surprise et la nécessaire concertation entre enfants laissés entre eux en demandant à un baby-sitter inconnu de venir, les parents devant néanmoins s’arranger pour s’absenter en cachette sans présenter le nouveau baby-sitter.
 [8]

Cette prescription a des effets évidents au niveau de la confusion des générations. Chaque génération se retrouve ici bien clairement remise à sa place. L’absence des parents oblige la fratrie à se repositionner. [9]

Avec ce dispositif, les règles du jeu ne peuvent que se modifier au sein de la fratrie et de la famille. « Pour que les parents concèdent à leurs enfants un espace privé, il faut les contraindre à s’en octroyer un ».

Avec le temps, le travail avec les famille s’est orienté sur le contenu, notamment afin de permettre aux différents membres de la famille de « sortir de la méconnaissance de la réalité » (sans pour autant forcer la famille à énoncer tous ses secrets sous prétexte qu’ils seraient la cause des problèmes). Pour le thérapeute, il s’agit avant tout d’être contenant, d’oser dire les choses, et de créer un contexte dans lequel les membres de la famille s’autorisent à se regarder eux-mêmes et à se risquer à une « autocritique constructive ».

Il faut pouvoir « énoncer » les difficultés des parents devant eux comme devant les enfants. Les « dénoncer » à leur insu ne peut qu’empêcher la création d’un espace thérapeutique.

Entrtien de Selvini

[1De la connotation positive systémique à la souffrance liée à la « méconnaissance de la réalité » : Mara Selvini et l’école de Milan in Meynckens-Fourz M., Henricot-Duhamel M.-C. (2005), Dans les dédales des thérapies familiales. Un manuel systémique, France

[2contexte de collaboration : partir de l’a priori que l’autre a ses raisons de penser et d’agir comme il le fait plutôt que d’imaginer dès le départ qu’il a tort

[3Exemple de connotation positive. Eric a de terribles cauchemars. Après analyse et un premier questionnement, le thérapeute peut proposer une lecture positive de la situation. Il souligne combien Eric, aidé par ses cadets, apporte du soutien à ses parents dans leur recherche d’une bonne distance entre eux, et d’une bonne distance par rapport aux grands-parents.
Il peut s’adresser à chacun et dire : "Eric, j’entends que tes parents se préoccupent de ton sommeil et ils ont raison. En même temps, tu as trouvé un moyen tès fort pour avoir ta maman pour toi tout seul et l’empêcher de rester trop longtemps au téléphone avec tes grands-parents maternels. Peut-être as-tu senti que ta maman est tiraillée entre ses parents et sa famille ici. Peut-être même l’aides-tu à ne pas devoir répondre à leurs nombreuses questions.
Vous les filles, grâce à Eric, vous pouvez profiter pleinement de votre papa et rassurer tout le monde que vous recevez, vous aussi, plein d’attention de vos parents.
Madame, je sens à quel point il est indispensable pour vous de donner un maximum à chacun de vos enfants. Les cauchemars d’Eric vous permettent de montrer le meilleur de votre souci maternel, y compris à vos parents.
Pendant ce temps-là, en vous occupant gentillement des filles, monsieur, vous rassurez votre famille, montrez que vous n’êtes pas un père autoritaire, et que vous êtes soucieux d’éviter les bras de fer entre parents et grands-parents.
Peut-être ainsi, vous deux, les parents, vous avez trouvé le moyen de garder certaines distances sans affrontement. Peut-être Eric et ses soeurs vous aident-ils à négocier quelles frontières vous souhaitez mettre autour de votre famille ?"

[4Exemple : Frédéric a des comportements violents. Le thérapeute pourrait lui dire : « Quand je vois tes comportements violents, cela m’est insupportable. Pour un oui ou pour un non, tu t’emballes et tu montes en escalade. Mais, je pense que tu as trouvé là un moyen extraordinaire pour te montrer fort et pour ne pas penser. Peut-être as-tu ressenti le besoin de ne plus jamais te laisser écraser par quelqu’un. Peut-être mets-tu tout en oeuvre pour ne pas réfléchir à ton histoire. Avec les bribes que tu m’as communiquées, j’imagine que tu as toujours dû soutenir ta mère pour qu’elle s’en sorte et que là tu as appris à la fois à porter ses fardeaux et à la fois à ne faire que ce que tu veux. J’ai entendu que ta mère avait toujours présenté ton père comme dominateur, comme si elle cherchait à l’amoindrir. Alors je me suis même demandé ce que signifiait pour toi devenir un homme ... Pour plein d’autres raisons, tu nous indiques qu’il est fondamental pour toi de continuer à tout saboter et à te foutre en l’air. Sache cependant que les intervenants sont ici pour tenter de proposer une autre manière de vivre. »

[5Exemple : C’est une hypothèse que l’on pourrait émettre à propos de Frédéric. Frédéric a longtemps été explicitement présenté par la mère comme son confident, notamment contre le père qu’elle décrit comme dominateur. Frédéric prenait toujours le parti voire la défense de sa mère. Après que le père eut quitté le foyer avec sa nouvelle compagne, la mère s’est entièrement consacrée à la petite soeur. Frédéric s’est découvert trahi , lui qui se croyait le préféré se vit maintenant comme un instrument, jeté après usage.

[6Exemple : Revenons à la famille d’Eric. Ce n’est qu’après avoir fait une alliance forte, par le recours à la connotation positive, que le thérapeute pourra aider les parents à reconnaître leurs difficultés de couple. Il travaillera à ce moment avec eux leurs relations avec leurs propres parents, leurs difficultés à s’en différencier, à établir leur propre modèle de couple, et à réfléchir à leur rôle conjoint de parents.

[7Exemple : à la soeur d’Eric, le thérapeute peut demander ce que fait maman lorsque celui-ci refuse d’aller dormir, ce que fait papa, ...

[8Ces denières années, en raison des communications et publications sur le thème, cette intervention est rarement utilisable dans les milieux ayant une culture psy.

[9Souvent, l’enfant « privilégié » réagit le plus bruyamment. Le patient désigné mis sur un pied d’égalité avec les autres membres de la fratrie prend des initiatives, notamment pour l’organisation matérielle. Peut-être est-il habitué , même inconsciemment, à une position d’exclusion, d’invalidation, et peut-il mieux se ressaisir en l’absence des parents. Les « disparitions » libèrent un enfant du rôle de malade et un autre du rôle de protecteur. Souvent en effet, un des parents maintient avec un tier, un autre enfant par exemple, une relation privilégiée qui est perpétuée par la tâche d’assister et d’aider le pauvre « malade ». La complicité fraternelle mobilisée pour s’organiser en l’absence des parents change radicalement les relations fraternelles.


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